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La Baronne de minuit (Midnight – Mitchell Leisen, 1939)

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Sous les traits d´une comédie savamment écrite et mise en scène, Mitchell Leisen se livre à une réjouissante satire des moeurs parisiennes des années 1930.

Une robe de soirée et un bon de prêt sur gage, voilà tout ce que possède Eve Peabody (Claudette Colbert) lorsque assoupie dans un wagon de troisième classe, elle débarque à Paris. La belle chanteuse américaine est ruinée et la capitale l’accueille de sa pluie froide : le tableau est bien triste. Pourtant, si elle arrive sur Paris, c’est pour y mener la grande vie et elle ne tarde d’ailleurs pas à faire faux bond à Tibor Czerny (Don Ameche), chauffeur de taxi certes très aimable, mais dont la condition est bien éloignée des aspirations de madame. De cette première rencontre, elle ne gardera qu’un nom, s’invitant dans une soirée mondaine où elle se renomme baronne Czerny pour l’occasion. Sous ses faux airs d’ingénue elle se mêle aux convives, se retrouvant rapidement au centre d’un triangle amoureux avec le couple Flammarion : Georges (John Barrymore), Hélène (Mary Astor) et le jeune amant Jacques Picot (Francis Lederer). Jacques tombe immédiatement sous le charme de la supposée baronne roumaine, véritable bénédiction pour un mari cocu qui voit là une occasion en or de se débarrasser de son rival. À partir de là, l’époux Flammarion met toute sa fortune au service de la jeune femme, lui enjoignant de séduire Jacques coûte que coûte.

Cette intrigue pour le moins alambiquée, propre à la screwball comedy, nous est présentée avec une fluidité parfaite. Le film s’articule clairement autour de deux milieux antagonistes que Mitchell Leisen met en scène très tôt dans le film, en deux séquences de fête bien opposées : la jeune héroïne ayant goûté à la danse populaire dans un petit bistrot parisien, avant de côtoyer la société mondaine sus-cité. Cette distinction de classe est tout à fait conforme à ce que propose la comédie américaine des années 1930, où le thème de l’argent est appréhendé avec légèreté et ironie (en réponse bien sûr à la gravité de la crise économique que connaît le pays). La force de Mitchell Leisen est alors de mettre en scène avec minutie un archétype d’opposition de classes assez banal. Il suffira à Eve de se déchausser devant une représentation de Chopin pour se trahir aux yeux de Georges Flammarion, lequel voit clair dans ce geste anodin. Leisen s’amuse ouvertement de cette haute société du paraître qui ne considère le rang qu’à travers le faste du train de vie. Ancien costumier décorateur (il réalise en 1923 les costumes de Rosita, premier film d’Ernst Lubitsch sur le sol américain), le cinéaste prend un plaisir non dissimulé à mettre en avant la portée symbolique des tenues que revêtent ses personnages. Ainsi, Eve n’est réellement baronne (à ses propres yeux ainsi qu’à ceux des personnes qui l’entourent) qu’à partir du moment où sa garde de robe devient digne de noblesse.

Si Eve n’a pas hésité longtemps devant les deux vies qui s’offraient à elle, sa décision n’est pas pour nous déplaire. La jeune femme ne devant son acceptation dans la haute société qu’à son statut de baronne, elle n’a d’autre choix que de poursuivre l’imposture. Étant nous-mêmes dans la combine, nous partageons cette jouissance du mensonge, prenant plaisir à voir comment Georges se démène pour donner vie à la tromperie. Ainsi, lorsqu’il organise une réception dans sa demeure de Versailles, on imagine qu’il touche enfin son but tant Jacques et Eve semblent déjà proches. Mais au cours d’une très belle scène de bal où Leisen nous montre sa capacité à isoler deux êtres au cœur d’une foule (Georges et Eve), Tibor fait son apparition, se présentant comme le baron Czerny. Une fois encore « l’habit fait le moine » chez Leisen puisqu’un simple costume trois pièces transforme le chauffeur de taxi en baron tout droit venu de Budapest. Le scénario de La Baronne de minuit doit sa quasi perfection à ce genre de rebondissements qui confère au film un rythme haletant et un caractère imprévisible. Alors que tous les protagonistes sont enfin réunis, la dernière demi-heure est assez jubilatoire. Les situations saugrenues s’enchaînent et dans ce « joyeux n’importe quoi » aucun personnage n’est laissé-pour-compte, chacun des rôles étant très bien écrit et porté par des prestations d’acteurs très justes. Comme il fallait s’y attendre après cette accumulation de mensonges en tous genres, l’ultime séquence prend des allures d’apothéose. Sous la pression de Jacques, Eve et Tibor se rendent au tribunal afin d’entériner leur divorce, alors qu’ils n’ont bien entendu jamais été mariés. Pire, le divorce est invalidé et ils décident finalement… de se marier pour de bon ! Arrivée sans le sou, Eve se détourne donc de la fortune promise d’une union avec Jacques et s’en retourne à sa condition modeste. Elle a finalement choisi l’amour, il a les traits d’un chauffeur, porte un long manteau de cuir et une petite casquette.

Titre original : Midnight

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Durée : 85 mn


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