La Bande des Jotas

Article écrit par

Marjane Satrapi en roue libre, mais pas n´importe comment.

La bande annonce prévient deux fois : « Un nouveau film de Marjane Satrapi, mais qui n’a rien à voir », « Et non, ce film ne ressemble pas à un film de Marjane Satrapi ». Et de fait, La Bande des Jotas opère une sévère rupture de ton, en apparence tout du moins. Après deux premiers films plutôt introspectifs, basés sur ses souvenirs personnels et ses origines iraniennes (Persepolis, 2007 ; Poulet aux prunes, 2011), la réalisatrice-bédéaste-peintre livre une comédie de gangsters basée en Espagne, road trip criminel en mode lo-fi tourné en dix jours et sans autorisations de tournage. Pour la première fois, elle est seule aux commandes, sans Vincent Paronnaud : cela ne signifie pas pour autant qu’elle ne soit pas bien entourée, puisqu’elle s’offre les services de Matthias Ripa, co-producteur et mari à la ville, et de Stéphane Roche, son monteur attitré. Un nouveau film de bande, donc, un long métrage fait avec ceux qu’elle aime et avec qui elle peut passer du temps, ici à peine plus d’une semaine à cinq dans une voiture (deux techniciens les accompagnaient) au hasard des routes espagnoles. Une aventure dans laquelle ils se sont tous lancés sans savoir si quelque chose en ressortirait : on part, on s’amuse, on filme, on verra bien.

Pas de raison de s’inquiéter : si Marjane Satrapi, en entretien, le qualifie de complètement « expérimental », La Bande des Jotas est bien un film – et un bon film. S’en dégage d’emblée un grand sentiment de liberté, un humour aussi décalé que maîtrisé et un ton parfaitement réjouissant. Il y a une femme et deux hommes, qui se rencontrent parce que leurs valises ont été échangées. Ils sont en Espagne pour participer à un tournoi de badminton, elle tente d’échapper à des bandits qui la poursuivent et qui ont la particularité de tous avoir un prénom qui commence par la lettre J. Ils vont l’aider, devenir tueurs à gages juste parce qu’elle le leur a demandé, pour ses grands yeux noirs effrayés. Peut-être ment-elle : pas d’importance, la route est trop belle pour ne pas s’y abandonner. La Bande des Jotas apparaît libre de tout champ de références, tant le film cultive tout du long son propre désir d’indépendance : impossible, pourtant, de ne pas penser à Sergio Leone quand Satrapi, clope au bec, et ses deux compères avancent dans l’immensité du désert de Tabernas, là où le cinéaste planta notamment le décor de Pour une poignée de dollars (1964) et de Le Bon, la brute et le truand (1966).
 
 

 
 
Que le film se soit fait au gré des envies et de petits accidents n’induit en aucun cas qu’il ne ressemble à rien : Marjane Satrapi a un sens du cadre certain, où lignes horizontales (les hôtels de Valence) et verticales (lignes de fuites de la province d’Almeria) s’entremêlent, donnant des images parfois quasi géométriques, souvent d’une grande beauté. La Bande des Jotas n’est pas un film sérieux (son auteur se plaît à répéter que ce n’est pas un grand film), mais c’est un film qui prend le cinéma au sérieux, qui connaît ses infinies histoires potentielles, et qui se plaît à les raconter toutes, pour qu’elles n’en forment qu’une. On retiendra la séquence hilarante du premier dîner, quand « la femme » et les deux hommes débattent d’un déterminisme lié aux prénoms : « Stéphanie, c’est un prénom de salope. Didier, un prénom de looser ». « Je m’appelle Didier », répond l’un d’eux. D’autres scènes, comme celle de l’arène, confirment le film comme objet comique et innocemment irrévérencieux. Mais qu’est-ce qui fait que La Bande des Jotas puisse s’élever au-dessus du simple délire de potes ? L’amour du cinéma que ces trois-là partagent, justement. Regardons-les s’avancer dans le désert, l’air grave, avant que Satrapi n’assène cette phrase : « Maintenant, il faut terminer ce qu’on était venus faire ». La formule peut être prise littéralement : ce qu’ils étaient venus faire, c’était précisément un film. Il est là. Et elle peut dire ce qu’elle veut, il ressemble bien à un film de Marjane Satrapi, espiègle et drôle, porteur de la même excitation que celle qu’on mettait dans les spectacles qu’on montait enfant.

À lire : l’entretien avec Marjane Satrapi.

Titre original : La Bande des Jotas

Réalisateur :

Acteurs : , ,

Année :

Genre :

Durée : 74 mn


Partager:

Twitter Facebook

Lire aussi

La Passagère

La Passagère

Plongée traumatisante dans l’électrochoc concentrationnaire, « La Passagère » est une oeuvre lacunaire unique en son genre tant elle interroge l’horreur de l’Holocauste par la crudité aseptisante de ses descriptions aussi bien que par les zones d’ombre qui la traversent. Retour sur ce chef d’oeuvre en puissance qui ressort en salles en version restaurée 4K.

Le Salon de musique

Le Salon de musique

Film emblématique et sans doute le chef d’oeuvre de Satyajit Ray même si le superlatif a été usé jusqu’à la corde, « Le salon de musique » ressort dans un noir et blanc somptueux. S’opère dans notre regard de cinéphile une osmose entre la musique et les images qui procèdent d’une même exaltation hypnotique…

WESTFIELD STORIES SAISON 2

WESTFIELD STORIES SAISON 2

Interview de Nathalie PAJOT, Directrice Marketing France d’Unibail-Rodamco-Westfiel. Elle nous présente la deuxième édition du Festival de courts-métrages Westfield Stories auquel est associé Kourtrajmé, le collectif de jeunes cinéastes crée par Ladj Ly.

Cycle Mani Kaul, cinéaste féministe de l’errance et du voyage intérieur

Cycle Mani Kaul, cinéaste féministe de l’errance et du voyage intérieur

Le cinéma de Mani Kaul dépeint subtilement la manière dont la société indienne traite ses femmes. On peut qualifier ses films d’art et essai tant ils se démarquent de la production commerciale et sont novateurs par leur forme originale. Avec une âpreté et une acuité douloureuses, le réalisateur hindi décline le thème récurrent de la femme indienne délaissée qui subit le joug du patriarcat avec un stoïcisme défiant les lois de la nature humaine. Un mini-cycle à découvrir de toute urgence en salles en versions restaurées 4K.