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Je t’aime Je t’aime

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Ne pas faire un film sur un personnage mais dans la tête du personnage. Tel est le pari fou lancé par Alain Resnais dans l’une de ses oeuvres les plus originales, Je t’aime Je t’aime.

Les étincelles d’une rencontre

Resnais ne réalise pas ses films, il les invente, va les chercher là où personne n’ose s’aventurer. Resnais est un marginal, un précurseur aussi. Des œuvres comme Hiroshima Mon Amour et L’Année Dernière à Marienbad se situent totalement en dehors des schémas classiques de narration. Resnais cherche des formes nouvelles, et fait de cette quête son principal mode de production : aucun de ses films –  à l’exception peut-être des plus récents – ne se ressemble précisément. Le cinéaste, constamment, est là où personne ne l’attend. Je t’aime Je t’aime (1968), de son côté, ne déroge pas à la règle.

A son habitude, le cinéaste convoque une célébrité du monde littéraire pour le charger de l’écriture du scénario. Après Duras, Robbe-Grillet et Cayrol, c’est au tour de Jacques Sternberg de tenter sa première expérience de scénariste professionnel. Passionné de science-fiction, l’écrivain s’est fait connaître en composant des recueils de textes très brefs, d’une page, voire d’une demi-page, dans lesquelles il expose, avec tout le mordant possible, des situations insolites aux raisonnements inattendus. Si Resnais se définit comme un cinéaste atypique, Sternberg se présente quant à lui comme un marginal s’exerçant dans un courant littéraire lui-même marginal. Que peut-on espérer d’une telle rencontre ?

Un film dans la tête du personnage

Je t’aime Je t’aime raconte l’invraisemblable histoire vécue par Claude Ridder (Claude Rich). A la suite d’une tentative de suicide, celui-ci est invité à participer à une expérience scientifique tenue dans le secret. N’ayant plus rien à perdre, pas même la vie, Claude Ridder accepte de servir de cobaye, et devient le premier Homme à voyager dans le Temps. Il ne s’agit pas d’une expédition telle que la littérature et le cinéma fantastique l’ont traditionnellement imaginée, mais d’un voyage dans le propre passé du personnage, aux confins de ses souvenirs.

Par l’entremise des textes brefs que lui fournit Sternberg, Resnais compose un patchwork visuel mettant en scène le même protagoniste à plusieurs périodes de sa vie. Je t’aime Je t’aime n’est pas à proprement parler un film de science-fiction, mais emprunte au genre les éléments (la machine à remonter dans le temps) capables de justifier les modalités d’écriture mises en œuvre. L’expérience scientifique à laquelle Claude Ridder participe aboutit en réalité à une déconcertante expérience filmique.

Je t’aime Je t’aime, au premier abord, peut paraître déconcertant : chaque souvenir remémoré par le personnage principal donne lieu à une scène, voire à un plan différent. Au lieu de raconter une histoire telle qu’un personnage est amené à la vivre ou disposé à la raconter, Resnais choisit de filmer directement ce qui se passe à l’intérieur de la conscience du protagoniste. Le film, constamment, montre ce à quoi ce dernier pense. Qu’on ne s’y trompe pas, il ne s’agit pas d’évincer intégralement les éléments narratifs du film – de montrer tout et n’importe quoi – mais de les disposer autrement. Décousus et désordonnés, les épisodes racontent malgré tout une histoire. Recouvrant les années précédant la tentative de suicide de Claude Ridder, le récit s’attèle à expliquer comment, à la suite d’une détresse amoureuse, le personnage en est arrivé à un tel renoncement.

Le travail du montage

Dénué de toute fluidité, le montage de Je t’aime Je t’aime procède par des coupes sèches et brutales, qui visent à déstabiliser les repères habituels des spectateurs. Dans un film de fiction classique, le montage détermine le sens logique des déplacements d’un corps dans une forme spatiale et temporelle réaliste. A contrario, l’opération menée dans Je t’aime Je t’aime – et dans la plupart des films de fiction de Resnais – consiste à inscrire le corps dans un espace et un temps imaginaires. N’accordant pas au personnage la possibilité de se déplacer de manière réaliste, le film de Resnais dynamite les coordonnées logiques du cadre spatio-temporel.

Montés les uns aux autres comme des films à part entière, les épisodes ne raccordent jamais entre eux : impossible de savoir d’où vient le personnage au début du plan, et où il se dirige par la suite ; impossible également de localiser les différents espaces dans leur propre configuration. Idem pour les relations temporelles : les ellipses, les flash-back et les flash-forward ne sont jamais désignés comme tels. Impossible de savoir à quelle période précise renvoie chaque plan. Le personnage semble partout à la fois, à toutes les époques de sa vie. Impossible enfin de faire la différence entre les souvenirs proprement dits des rêves ou des fantasmes. Est-on vraiment sûr en effet que Claude Ridder a réellement vécu toutes ces histoires ?

Qu’il s’agisse de souvenirs réels ou imaginaires, les épisodes correspondent à des moments vécus par le personnage principal. C’est pourquoi, celui-ci est présent dans toutes les scènes du film. S’ils ne renvoient pas aux vues subjectives du protagoniste, les plans placent constamment Claude Ridder au centre du cadre. Aussi, rien n’existe en-dehors de la présence et de la perception du personnage : la plupart des plans ne reconnaissent aucun hors-champ possible. Miroir intérieur du protagoniste, les images s’assimilent au propre flux mental de Claude Ridder. Le film ne représente pas tant ce dernier en train de se souvenir mais, par l’intermédiaire de la caméra, de se regarder lui-même vivre ses souvenirs.

Réel ou imaginaire ?

Les épisodes de la vie de Claude Ridder sont entrecoupés par des plans du personnage dans la machine, ou des scientifiques préoccupés par le déroulement de l’expérience. Le film oppose par là deux niveaux de représentation : le monde intérieur du protagoniste, et le monde réel qui lui est extérieur. S’ils se différencient nettement tout au long du film, ces deux niveaux de représentation finissent au cours de la dernière séquence par s’imbriquer l’un dans l’autre. La scène du suicide s’enchaîne sur une série de plans courts représentant l’agonie du personnage, à l’extérieur du bâtiment dans lequel est censée se dérouler l’expérience. La représentation du souvenir englobe par conséquent celle du présent. Impossible de distinguer, à ce moment, ce qui relève de l’imaginaire et ce qui relève de la réalité. Le passé et le présent se ramènent à une seule et même temporalité éclatée.

Dans la mesure où la fin (le souvenir de la tentative de suicide) raccorde avec son commencement (le rétablissement et la participation à l’expérience scientifique), le film, lorsqu’il parvient à son terme, peut alors se dérouler de nouveau. Il n’est donc pas surprenant de remarquer que le montage des scènes apparemment réalistes reprend exactement les mêmes procédés que ceux employés lors de l’exposition des souvenirs. Tout ne serait qu’imagination et fantasme : sur le point de mourir, le personnage ressasse inlassablement ses souvenirs, comme s’il s’évertuait à changer leur déroulement. Revenant toujours au même point, le cheminement mental du protagoniste répète constamment le même parcours jusqu’à l’infini. La mort du personnage se voit représentée dans l’optique d’une renaissance : ce n’est pas un hasard si la machine dans laquelle le personnage est installé – ou imagine être installé – évoque tout à la fois un cerveau et un utérus.

Musicalité

Conçu comme un anneau de Möbius, Je t’aime Je t’aime s’inscrit sous le signe de la répétition, du retour et de la reprise : ce que le titre du film souligne à sa manière. Libérées des contraintes de la linéarité narrative et des relations causales que cette dernière implique, les images ne se contentent plus de raconter, ni même de montrer, mais s’agencent tout simplement les unes à la suite des autres, selon un tempo plus ou moins rapide. Se succédant parfois à lui-même, l’un des plans du film se répète une demi-douzaine de fois jusqu’à l’abstraction la plus complète. Convergent également à cet effet les trop nombreux plans de coupe sur le personnage niché dans la machine, et tous les épisodes non narratifs du film. Les images, constamment, renvoient à leur propre matière.

Particulièrement souple et élastique, le rythme visuel du film semble définir les plans comme des notes, et les séquences comme des thèmes ou des périodes. Resnais, véritable virtuose du montage, décline le principe de la discontinuité filmique sur celui de la variabilité musicale. Moins un film qu’une partition filmée, Je t’aime Je t’aime cristallise les différents états d’esprit du protagoniste principal en une véritable symphonie visuelle.

Film sur la mémoire, lui-même en forme de mémoire, Je t’aime Je t’aime, dans la continuité des précédentes œuvres du cinéaste, défriche des pans inédits du cinéma. Bien plus qu’une simple collaboration, le travail mené par Resnais et Sternberg consiste à fusionner leurs approches artistiques respectives, et à se donner les moyens d’exposer les termes d’une nouvelle expressivité filmique.

Titre original : Je t'aime, je t'aime

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Durée : 92 mn


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