Festival Extrême Cinéma : La face B du cinéma

Article écrit par

La semaine dernière, les films projetés à la cinémathèque de Toulouse n´étaient pas cultes, mais << cultissimes >>, nuance. Dans la jungle d´une programmation gravitant autour du thème << inferno >>, le festival a éclairé quelques points obscurs d´un pan joyeusement fauché de l´histoire du cinéma : le film d´exploitation et ses dérivés. Défrichage.

Cette douzième édition aura détaillé une partie de ce cinéma dit « extrême » : celui qui se joue de nos peurs et se repose sur notre capacité à affronter l’horreur, ne serait-ce que par fascination morbide (ce qui est souvent le cas). La violence émanant et débordant du cinéma « gore » fit des émules, éclaboussant bien plus que les années 60/70 et le seul territoire américain. Cinéma d’horreur, d’effroi, de terreur, gore, fantastique, série B, Z, slasher movies, giallo italiens, sans compter d’autres sous-catégories du cinéma d’exploitation : un éventail de genres parfois incongrus a percé dans les salles – et aurait bien perforé rageusement les écrans. Tentative d’inventaire.

Mauvais genres

Frank Henenlotter, réalisateur New-yorkais de films d’horreur, est venu jeudi présenter son documentaire sur Hershell Gordon Lewis, The father of gore, pionnier de ce cinéma. Lewis commença sa carrière de cinéaste en tournant des « nudie-cuties », films de nudistes inoffensifs montrant platement de jeunes femmes dévêtues, films fauchés surtout, tournés à la va-vite, avec une équipe technique réduite à son plus simple appareil. Puis, cherchant un autre filon, plus féroce, il songea au fait que la violence et le sang, traités outrageusement et avec exagération, ne pourraient être récupérés – en tout cas pas tout de suite – par Hollywood.

Ainsi naquit Blood Feast (Orgie Sanglante, 1963), premier film « gore » de l’Histoire du cinéma, initiateur d’une longue lignée aux titres évocateurs (2000 maniacs, The Wizard of gore…). Il les tourne avec trois bouts de ficelle (et quelques morceaux d’abats saignants), embauchant des acteurs amateurs : les filles sont repérées dans Playboy, les garçons… passaient par là. Le spectacle outrancier de ses films, dans lesquels les corps féminins sont mutilés, coupés, amputés, dont les entrailles sanguinolentes sont offertes à vif aux regards, fait penser à une vaste boucherie sans autre utilité que celle d’exhiber ses étals saignants. Les couleurs vives qui flamboient sur l’écran, invraisemblables, sont au-delà de tout souci de réalisme : le sang semble jaillir des plaies comme de la gouache à peine diluée giclerait d’un tube de peinture. Henenlotter recueille aussi dans ce documentaire le témoignage du « Pope of trash » John Waters, collectionneur des novellisations des films de Lewis. Il les découvrit dans les drive-in où, rappelle-t-il, les spectateurs n’étaient pas seulement là pour voir sagement des films et siroter des milk-shakes. Ils lui rappelaient d’abord les publicités de ces années, aux couleurs aussi criardes et acides. L’impact de la violence y est en tout cas largement désamorcée par l’acharnement et la frontalité franchement risible avec lesquels Lewis met en scène ces amas de chairs.

Héritage(s)

Comment le situer, lui et ses massacres à répétition, dans l’Histoire du cinéma ? S’il préfigura la série des Halloween et autres Vendredi 13, le succès de Blood Feast s’infiltra aussi souterrainement dans le cinéma dit « d’exploitation », et notamment dans les giallo italiens des années 60 comme ceux de Lucio Fulci, dont on a pu revoir cette semaine L’au-delà et La maison du cimetière. Mais Extrême cinéma ne se limite pas à l’horreur : il redécouvre aussi le fantastique, projetant par exemple Rendez-vous avec la peur, réalisé par Jacques Tourneur. Celui-ci plaidait en revanche pour que l’horreur s’insinue dans l’esprit du spectateur, sans que l’objet ou la cause en soient montrés (le monstre du film, « ridicule » de son propre avis, y fut inséré par les producteurs).
Le principe de suggestion, accouplé au doute, est aussi au fondement de Rosemary’s baby, où l’horreur naît et prend corps à l’intérieur. Autre époque, autre mode de reprise, parodique et déjantée : Perdita Durango (Alex de la Iglesia, 1997), road-movie trash embarquant à son bord une jeune femme pulpeuse amoureuse d’un Javier Bardem survolté. Fou, sanglant et de très mauvais goût (ah, les cactus phalliques survolés par d’épaisses traînées blanches !), l’humour y est douteux – le but de toute l’opération du film : stopper une livraison de fœtus destinés à des laboratoires cosmétiques. Screaming Jay Hawkins en caméo et James Gandolfini en flic acharné complètent un casting étrange. Il y eu aussi des inclassables, dans cette édition 2010, comme L’échelle de Jacob (Adrian Lyne, 1990), film à twist confus avec Tim Robbins, brodant sur le souvenir dérangeant de la guerre du Vietnam, à mi-chemin entre film fantastique et thriller.

« The following film is restricted »

La nuit « Portnawak » clôtura le festival, reprenant le mode de diffusion continuelle qui caractérisait les Grindhouse des années 70 : on projeta des films sans répit toute la nuit durant devant une salle remplie et bon public. Aucun seau de pop corn ne trainait dans les allées, et les pelotages restèrent l’œuvre de quelques couples isolés : on ne transforme pas la Cinémathèque, temple des cinéphiles, en Grindhouse friponne aussi facilement. Pêle-mêle se sont succédés Massacre à la tronçonneuse 2, l’improbable L’Infernale poursuite et son légendaire Mr No Legs, « film tellement puant qu’il en devient hypnotique » selon les mots de Frank Henenlotter ; Orgazmo, des créateurs de South Park, Trey Parker et Matt Stone ; des courts-métrages… Tout cela entrecoupé de bandes-annonces rétro ahurissantes déclenchant l’hilarité des spectateurs.

Souvent éloignée des films habituellement projetés lors de rétrospectives festivalières, la programmation de l’Extrême cinéma eut le mérite de regrouper et donner à découvrir des films selon un mode de sélection différent. Nuls, scandaleux, choquants ou de mauvais goût, la façon dont on les place à bonne distance de la crème du cinéma est parfois trompeuse : ils constituent des sources d’inspiration ou des réservoirs référentiels où ont en leur temps allégrement puisé, pour ne citer qu’eux, Godard, Tarantino, ou encore Cronenberg…


Partager:

Twitter Facebook

Lire aussi

La Passagère

La Passagère

Plongée traumatisante dans l’électrochoc concentrationnaire, « La Passagère » est une oeuvre lacunaire unique en son genre tant elle interroge l’horreur de l’Holocauste par la crudité aseptisante de ses descriptions aussi bien que par les zones d’ombre qui la traversent. Retour sur ce chef d’oeuvre en puissance qui ressort en salles en version restaurée 4K.

Le Salon de musique

Le Salon de musique

Film emblématique et sans doute le chef d’oeuvre de Satyajit Ray même si le superlatif a été usé jusqu’à la corde, « Le salon de musique » ressort dans un noir et blanc somptueux. S’opère dans notre regard de cinéphile une osmose entre la musique et les images qui procèdent d’une même exaltation hypnotique…

WESTFIELD STORIES SAISON 2

WESTFIELD STORIES SAISON 2

Interview de Nathalie PAJOT, Directrice Marketing France d’Unibail-Rodamco-Westfiel. Elle nous présente la deuxième édition du Festival de courts-métrages Westfield Stories auquel est associé Kourtrajmé, le collectif de jeunes cinéastes crée par Ladj Ly.

Cycle Mani Kaul, cinéaste féministe de l’errance et du voyage intérieur

Cycle Mani Kaul, cinéaste féministe de l’errance et du voyage intérieur

Le cinéma de Mani Kaul dépeint subtilement la manière dont la société indienne traite ses femmes. On peut qualifier ses films d’art et essai tant ils se démarquent de la production commerciale et sont novateurs par leur forme originale. Avec une âpreté et une acuité douloureuses, le réalisateur hindi décline le thème récurrent de la femme indienne délaissée qui subit le joug du patriarcat avec un stoïcisme défiant les lois de la nature humaine. Un mini-cycle à découvrir de toute urgence en salles en versions restaurées 4K.