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Entretien avec le cinéaste Carlo Mirabella-Davis

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A l’occasion de la sortie en salles de « Swallow », rencontre avec le cinéaste Carlo Mirabella-davis.

Bonjour Carlo, j’ai le plaisir de m’entretenir avec vous à l’occasion de la sortie de votre premier long métrage de fiction : Swallow. Dans ce dernier nous suivons Hunter, épouse et future maman évoluant dans le milieu bourgeois de son mari, qui va développer le syndrome de PICA. Le film traite notamment de la condition de la femme dans la société. Pourquoi avoir choisi de le réaliser maintenant ?

C’est une bonne question. Souvent les films, les concepts, sortent de votre inconscient. D’une certaine manière ce sont des choses qui vivent, qui respirent et vous, en tant que réalisateur, vous êtes le régisseur de cette idée, de ce concept, qui émerge de l’ombre quand il le décide. Donc l’idée et le concept sont sortis à un certain moment et quand ce fût le cas j’ai décidé de dire : « Oui, je vais donner tout ce que je peux pour faire ce film », mais vous savez c’est toujours un mystère de savoir quand la prochaine idée va venir.

Swallow sort à une époque où depuis plus de deux ans le mouvement #METOO à vu le jour, où il y a un engagement fort dans le féminisme et une véritable prise de position autour de l’égalité.

Oui en effet. Pour moi il est certain que le mouvement #metoo était une chose vraiment importante, et je pense que c’est le moment de donner place à de nouvelles voix, de nouvelles productions et que c’est l’occasion pour de nouveaux films féministes d’être produits. Ce film a été inspiré par ma grand-mère qui était une femme au foyer dans les 1950, malheureuse en ménage et qui a développé un besoin maniaque de contrôle. C’était « une laveuse de main » obsessionnelle qui fabriquait quatre barres de savon par jour et douze bouteilles de désinfectant par semaine, je pense qu’elle cherchait de l’ordre dans une vie dans laquelle elle se sentait impuissante. Et mon grand-père, sur les conseils des médecins, l’a fait interner dans un institut psychiatrique où elle a reçu des électrochocs et une lobotomie sans son accord. Elle en a perdu le sens du goût. Je trouve qu’il y a quelque chose de punitif dans la manière dont on l’a traitée, elle a été punie pour ne pas être ce que la société attendait d’elle en tant que mère et épouse. Et en apprenant ce qu’elle avait vécu j’ai compris que c’était révélateur de la situation de plein d’autres femmes, tout comme le mouvement #metoo quand il a émergé, j’ai senti qu’il y avait une connexion entre ces sujets.

En parlant de la pression de la société et de ses attentes, vous avez été éduqué dans une famille féministe et avez vécu plus jeune en vous identifiant comme femme. En tant que personne ayant exploré la notion de genre et certaines de ses facettes que pensez-vous de la représentation que l’on en fait dans les films ?

C’est une question vraiment intéressante. Comme vous l’avez dit j’ai été élevé dans une famille de féministes et j’ai appris à penser que le féminisme était pour tout le monde car c’est avant tout une question d’égalité. L’histoire de ma grand-mère est quelque chose de très présent dans mon esprit bien sûr mais à mes vingt ans je m’identifiais en tant que femme. J’avais un prénom féminin, vivais en tant que femme et bien que ce fût une période superbe et véritablement importante pour moi dans mon cheminement, cela m’a aussi ouvert les yeux, parce que si vous êtes élevé en tant que garçon vous ne réalisez pas forcément toujours à quel point le sexisme est présent dès le départ. Rien que marcher simplement dans la rue en tant que personne s’identifiant comme une femme vous crée des convictions féministes. Je me revois regardant ce débat à la télévision dans lequel des gens s’accordaient à dire que le féminisme n’était plus nécessaire car le sexisme n’existait plus et comment je me sentais horrifié de voir ça. Je me suis dit que c’était donc la nouvelle mode maintenant : des hommes de pouvoir qui vous disent « oh non c’est bon vous n’avez plus besoin de vous battre pour vos droits, laissez-nous régler ça ». Ce sont des choses contre lesquelles se battent de nombreuses personnes, de nombreux.ses nouveaux.elles créateurs.rices et activistes. J’espère sincèrement que Swallow fait partie de ça.

Le film peut servir de vitrine à la vision du monde qu’en a la personne qui le réalise.

Vous savez les médias sont un outil très puissant qui a énormément d’impact. Avec les histoires que l’on nous raconte, il faut être prudent.e et toujours se demander quelle sorte de paradigme politique ou social est exploré, quel est le véritable message ? Et malheureusement au cours des dernières années il y a beaucoup de médias qui ont marginalisé les femmes et ont eu un comportement sexiste. De nombreux films essaient de combattre ça mais chaque jour un nombre incalculable de personnes croulent sous le poids des attentes liées à leur genre et Swallow parle de ces attentes. Chaque femme avec qui j’ai pu avoir une conversation m’a parlé de ce que l’on attendait d’elle, de ce qu’elle devrait être et comment elle devrait se comporter. Et chaque homme m’a parlé de la pression d’être un homme alpha, et des difficultés liées à l’expression de ses émotions. On analyse les gens, tente de les formater pour les forcer à rentrer dans un moule que l’on a conçu. Je pense que les films ont une grande responsabilité dans la vision de la société et peuvent interroger sur ces idées, les repousser et montrer des personnes qui veulent simplement être qui elles sont. Les films ont un fort pouvoir d’empathie et j’espère que Swallow est un film qui aide les les personnes qui le regardent à se sentir comprises.

 

Avant-première, Photocall de Swallow de Carlo Mirabella-Davis. En présence du réalisateur, le 07 September 2019 à Deauville, France. (Photo Olivier VIGERIE / Deauville US 2019)

 

Hunter le personnage principal est une femme évoluant dans le carcan oppressif des attentes de son époux et de sa belle-famille. Elle est campée par Haley Bennett, que l’on avait pu voir récemment dans  La fille du train  de Tate Taylor . Pourquoi ce choix ?

C’est un miracle qu’Haley Bennett ait décidé de jouer dans le film. C’est une excellente actrice et collaboratrice. Elle a mis toute son âme dans le film, Haley est si douée pour jouer les différentes couches d’émotions. Dans le film Hunter portent plusieurs masques : le premier est ce sourire de façade correspondant à la normalité, au reflet de ce que les gens attendent d’elle, le second représente sa peine, son doute, son questionnement sur sa place qu’elle n’arrive pas à trouver, et le troisième correspond à sa véritable identité, à son instinct primaire. Haley peut vous donner toutes ces émotions rien qu’avec la façon dont elle touche ses cheveux ou cligne de l’œil. De plus elle était aussi productrice exécutive du film, elle a été si généreuse de passer autant de temps sur le script et sur le personnage.

Sa performance a été récompensée au Tribeca festival avec le prix de la meilleure actrice dans un long métrage américain. Comment avez-vous travaillé avec elle sur le personnage ? Car Hunter demande une grande connaissance d’elle avant d’être jouée.

Dans de nombreux films elle a été prise pour jouer l’intérêt féminin du rôle masculin principal alors que c’est une incroyable artiste et je pense qu’elle recherchait un rôle qui soit intense et audacieux. Elle a donc décidé d’amener Hunter à la vie et c’est une incroyable chose. C’était un plaisir de travailler avec elle. Haley se sert énormément des souvenirs et des rêves. Je me souviens qu’elle a eu l’idée de donner une voix à Hunter, car ce n’est pas sa véritable voix que vous entendez. Elle disait « Hunter a besoin d’une voix » et j’ai dit « Super ! J’ai hâte de l’entendre ». Donc c’était vraiment super de travailler avec elle, elle a effectué un véritable tour de force, je suis pressé que les gens puissent le voir.

Dans le film, Hunter a des TOC (troubles obsessionnels compulsifs) tout comme votre grand-mère mais elle développe surtout un trouble nommé le PICA qui consiste à ingérer des objets non comestibles, pourquoi avoir choisi de ne pas vous contenter de reproduire les troubles de votre grand-mère ?

Le film est au départ inspiré du lavage de mains compulsif de ma grand-mère mais ce n’est pas vraiment cinégénique. Je me rappelle avoir vu une photo du contenu de l’estomac d’une personne ayant le PICA, tout était étalé sur une table comme des trouvailles archéologiques et cela m’a fasciné. Je me suis demandé pourquoi le patient avait choisi d’avaler ces objets. Cela ressemblait à une expérience mystique comme une messe et je voulais aussi être collectionneur de petits objets donc c’était quelque chose que je pouvais dans un sens comprendre. Et puis c’est très visuel comme expérience, presque magique avec les petits objets car ils sont comme des artefacts. Par ailleurs je me suis aussi inspiré de mes propres TOC. Bien que PICA soit un trouble encore obscur cela reste compulsif donc j’ai l’espoir que les gens regardent et se disent : « évidemment que je n’avalerai jamais d’objets mais je comprends ce qu’Hunter ressent. » Il y a beaucoup de ressemblance entre les troubles du comportement alimentaire et les TOC, ils relèvent chacun de la compulsion.

Au final le syndrome de PICA dont Hunter est atteinte est un moyen pour elle de commencer un parcours presque spirituel vers qui elle est réellement.

Oui, je voulais vraiment que cela soit comme ça. Beaucoup de films abordant la  santé mentale ou de comportement compulsif sont très cliniques et parlent de personnes qui doivent revenir « à la normale », je pensais personnellement que ce qui était intéressant c’était que bien que le PICA soit dangereux évidement, cela pouvait aussi être un catalyseur qui autorisait Hunter à se défaire de l’emprise qu’on exerce sur elle et à se trouver véritablement. Qu’elle explore ses émotions et trouve la vie qu’elle souhaite vivre. Parfois la dépression, la maladie peuvent révéler la vérité, dans un sens les personnes souffrant de ce genre de problématiques sont livrées à elles- mêmes. Si on veut guérir on ne peut pas uniquement soigner les symptômes mais se demander d’où ils viennent. Et c’est de ça que naît la genèse du parcours. Suis-je heureux.se dans ma vie ? Comment je me sens ? De plus le PICA la lie à son plus sombre secret, à son passé, or beaucoup de nos réponses s’y trouvent.

En regardant le film on a l’impression d’être face à un hybride mélangeant à la fois un thriller et un film contemplatif.

J’adore les mélanges, les comédies dramatiques qui sont aussi des films d’horreur et des thrillers psychologiques. J’aime les films qui peuvent faire ressentir une large palette d’émotions. Je trouve qu’on est dans une période intéressante, les films peuvent être des films d’horreur ou des thrillers tout en ayant des propos sociologiques, comme Get out (film de Jordan Peele Ndla) ou Babadook (film de Jennifer Kent Ndla). Ces films ont beaucoup de pouvoir car énormément d’entre nous vivent dans la peur et l’anxiété, donc quand vous allez au cinéma et que vous voyez cette peur mise à l’écran dans un environnement sécurisé alors vous pouvez la traiter, la démystifier. C’est une expérience qui peut vous permettre de guérir si c’est bien fait.

En regardant Swallow on remarque que la couleur rouge notamment mais aussi bleu sont présentes de manière récurrente tout au long du film, ces couleurs ont-elles une importance particulière ou une signification pour vous ?

Oui, je suis fasciné par la théorie des couleurs et ce que le choix des couleurs a comme pouvoir évocateur, la façon dont elles peuvent obnubiler et attirer le spectateur dans une expérience qui lui est propre. Dans la plupart du film on voit le monde au travers des yeux d’Hunter et, vous savez, pour Hitchcock le rouge était une couleur qui représentait à la fois le danger mais aussi le pouvoir. Et je pense que quand vous voyez le monde d’Hunter au premier abord vous voyez une maison parfaite, un endroit où tout a l’air normal mais plus Hunter passe du temps dans cet endroit plus elle en voit toute la violence, le danger et l’oppression. Un de mes moments préférés est d’ailleurs quand elle pose un autocollant rouge sur la vitre …

C’est aussi un des miens.

Ah oui ? Merci ! C’est ma géniale décoratrice en chef qui a pensé à ça. Ce que j’aime dans ce passage c’est que le rouge est si intense que quand elle le pose c’est comme lui dire : « Heh cet endroit est véritablement dangereux et déprimant. » Et cela permet, je pense, de faire prendre conscience de son pouvoir et de sa volonté de renouer avec qui elle est.

En parlant de peur, la maison dans laquelle évolue Hunter est presque un personnage à part entière. Elle est responsable de son oppression et le symbole de son emprisonnement. Était-ce voulu avec votre équipe de travailler en ce sens ?

Oui tout à fait, je crois énormément à l’environnement comme personnage. Depuis que j’ai vu Shinning j’ai réalisé que, oui, l’endroit avait autant d’importance. Je me rappelle que je voulais qu’Hunter vive dans une de ces maisons modernes en verre car j’ai l’impression que ces maisons sont vues au départ comme un moyen de s’intégrer correctement dans la nature, mais que quand vous êtes à l’intérieur vous vous sentez vulnérable et exposé. Comme une pièce de musée. Vous pouvez sentir les yeux de la forêt sur vous. Et durant la nuit la maison est comme une lanterne. Donc j’ai pensé que c’était le mieux d’avoir une prison en verre pour Hunter, qu’elle soit prisonnière mais qu’en même temps elle ait l’air libre.

Pour finir, pensez-vous à écrire d’autres films ouvertement engagés ?

Oui totalement, je suis en train de travailler actuellement sur un film d’horreur féministe. Et en tant que réalisateur je veux raconter des histoires sur des choses qui me passionnent, auxquelles je tiens et auxquelles je crois et j’ai envie de voir à l’écran plus de diversité. Je suis énormément inspiré par les excellents nouveaux créateurs qui apparaissent, ces incroyables réalisateurs et réalisatrices qui arrivent enfin à avoir une place, comme la communauté LGBT ou les personnes de couleur. C’est très inspirant ce mouvement qui s’élève actuellement et j’espère que les studios vont apporter plus de soutien à ces voix-là.


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