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Elsa et Fred

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Il y a de ces films dont le destin public se joue dès les premières séquences. C’est le cas d’Elsa et Fred. Pour certains, il restera une comédie gentillette, pour d’autres un délicieux poème. Alors oui, bien sûr, Marcos Carnevale met ici en scène un thème sempiternellement traité au cinéma : l’amour « magico-tragique » […]

Il y a de ces films dont le destin public se joue dès les premières séquences. C’est le cas d’Elsa et Fred. Pour certains, il restera une comédie gentillette, pour d’autres un délicieux poème. Alors oui, bien sûr, Marcos Carnevale met ici en scène un thème sempiternellement traité au cinéma : l’amour « magico-tragique » façon Roméo et Juliette… Mais il le fait avec tendresse et naïveté. D’autant plus que les héros ne sont pour une fois ni jeunes ni plein d’avenir, mais vieux, délaissés et mélancoliques.

Plongée fantasmagorique avec le Dieu Océan juché sur son char. Les premiers plans annoncent la couleur du film : bleu argenté comme un songe rituel. Car Elsa et Fred est l’histoire d’un rêve : rejouer la scène de la fontaine de Trevi dans La Dolce Vita. Rêve du réalisateur, tout d’abord, qui se sert de son troisième long métrage pour déclarer sa flamme à son idole de toujours : Federico Fellini (le titre lui-même est déjà un premier clin d’œil à Ginger et Fred). Et rêve qu’il prête aussi à son héroïne, Elsa, vieille femme de 82 ans qui va entraîner son nouveau voisin, Alfred, 77 ans, dans son monde fabuleux où seuls comptent les instants de vie pure comme celui où son actrice préférée, Anita Ekberg, prend son bain dans la fontaine romaine.

Tout le film repose sur Elsa et Fred. Le scénario et la réalisation sont portés par les aventures urbaines et humaines de ces deux vieillards en quête d’air frais. Elle, c’est l’adolescente désinvolte, chipie et parfois capricieuse qui déambule dans les rues de Madrid, une main sur le volant de son auto, l’autre pendue à son portable rose bonbon. Lui, c’est le veuf déchiré, presque mort de l’intérieur, qui emménage avec son chien dans l’appartement voisin d’Elsa et dont la famille un peu trop encombrante, le traite comme un enfant. Les premières séquences, montées avec une symétrie parfois exagérée, annonce leur rencontre inéluctable et laisse deviner une histoire drôle et attachante. Elsa, l’indépendante grand-mère chic-choc nous surprend à draguer ouvertement Alfred le timoré. On suit avec un plaisir simple l’histoire d’amour naissante de ces deux êtres au crépuscule de leur vie.

Car si le film peut se vanter de provoquer une bonne demi-heure de rires ou de sourires chez le spectateur, ce dernier, même très naïf, connaît parfaitement la fin de l’histoire avant même qu’elle débute. Inutile de nous faire un dessin. Elsa et Fred sont les cousins de Roméo et Juliette façon Sweet November avec (quelques) années de plus. Le message est clair : profitez de la vie tant que vous le pouvez encore, bande de veinards ! Et n’oubliez pas de réaliser vos rêves pendant que vous y êtes ! L’énergie et la douce folie qui se dégagent d’Elsa (jouée par la rayonnante China Zorrilla) n’ont finalement de sens que lorsqu’on sait qu’il ne s’agit en fait qu’un combat final et désespéré contre la mort. Thème classique, certainement surfait au cinéma, mais qui ne peut qu’attendrir, voire embuer nos lunettes de compassion douloureuse. Comment résister au regard candide de Fred devenu aussi adolescent que sa comparse ? Difficilement…

Sauf si l’on s’en tient à une posture strictement critique concernant la réalisation. La multiplication des gros plans sur les visages parfois plus qu’expressifs, fait rapidement prendre conscience du piège émotionnel dans lequel il est aisé de se laisser tomber. Sans compter une bande-son a priori innocente, mais dont la rencontre avec l’histoire offre des tonalités mélancoliques. Le ton hollywoodien qu’a tendance à adopter la dernière demi-heure du film est quelque peu regrettable. Heureusement, le charme dynamique des dialogues espagnols préserve le film de son identité. Quant à la scène (presque) finale de la fontaine, tant attendue et tant rêvée, elle s’avère décevante. Bien sûr, faire retrouver à l’image les nuances noir et blanc de La Dolce Vita était une bonne idée, mais la grossièreté du rendu affaiblit hélas la portée de la séquence.

Elsa et Fred, c’est donc une réalisation légère mais qui donne facilement le cœur lourd. Les acteurs China Zorrilla et Manuel Alexandre comblent les faiblesses du film par leur jovialité communicative. Quant aux personnages satellites qui ne cessent de graviter autour d’eux, ils fournissent au scénario le réalisme qu’il aurait pu lui manquer (ils permettent notamment d’introduire des questions financières et pratiques souvent occultées par les héros). L’œuvre de Marcos Carnevale reste néanmoins une comédie dramatique très agréable et un hymne à la vie sans équivoque.

Titre original : Elsa y Fred

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Durée : 166 mn


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