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DVD « Kommunalka » de Françoise Hugier

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Ce remarquable documentaire de Françoise Hugier est un huis clos intimiste, fabriqué avec des silences et des témoignages de vies brisées, qui se révèle être un film d’une grande violence.

Pour filmer la Russie, Françoise Hugier aurait pu montrer des plans à perte de vue des plaines de Sibérie, s’attarder dans des isbas, rôder autour du Kremlin, dans les rutilantes boîtes de nuit moscovites ou encore bien d’autre chose. Mais la jeune réalisatrice, à contre courrant de tout clichés, a choisi de tourner un huis-clos pour traiter un sujet méconnu, celui des appartements communautaires.

Ce documentaire  a mûri longuement dans l’esprit de la réalisatrice. En 1991 elle loue, de passage à Saint-Pétersbourg, un appartement communautaire. Elle y photographie ses habitants. Des années plus tard, hantée par leur souvenir, elle décide de revenir filmer leur vie au quotidien.


 

Ce qui frappe d’emblé dans Kommunalka, c’est le style de la réalisatrice. Nous voyons des tableaux vivants. On pense tout de suite à la formation de photographe de Françoise Hugier qui doit influencer son travail. Mais les clichés pris dix ans auparavant sont une chose, et le film en est une autre ; il semble dans l’esprit de Françoise Hugier devoir être le prolongement de son travail photographique, devoir y apporter une dimension supplémentaire. Ce supplément, c’est la parole des habitants de cet appartement communautaire. Ces mots sont fondamentaux dans l’exercice que nous livre Françoise Hugier. Fondamentaux, car ils racontent une histoire particulière, individuelle, inaliénable – à chaque fois. Les plans sont fixes comme des tableaux et la caméra se fait oublier dans un coin de la pièce. Ils se succèdent lentement, chacun s’attardant avec un pensionnaire du lieu, au rythme de bribes de récit d’une vie, une fois passée la pudeur.

Dès les premières scènes du film, l’idée d’une dévastation s’impose. La caméra serait parvenue dans ces chambres souvent vétustes, parfois insalubres, après une tempête, un cyclone. Et cet ouragan, c’est l’histoire de la Russie. Nous avons le sentiment de ce désastre non pas à la vision de ce décor vieillot, sorte de bric-à-brac obsolète qui habite le film de bout en bout, mais bien à l’écoute des habitants de ce Kommunalka. Dans ces paroles réunies par Françoise Hugier – et c’est bien là la grande force du documentaire- on peut percevoir ce qui ressemble bel et bien à une résignation systématique, qui transparaît chez chacun des personnages. Une immense mélancolie se dégage de la mise en parallèle des destins individuels avec l’histoire colossale de la Russie.


 

Ça et là les pensionnaires de la Kommunalka évoquent à travers leur histoire personnelle et les deuils, la sanglante histoire du pays. Anatoly se rappelle d’Andei Sakharov dont il est un grand admirateur mais aussi du NKVD, ancêtre du KGB de triste mémoire, et de la Sibérie, terre d’élection du goulag. Certaines scènes très impudiques sont aussi  très puissantes car elles saisissent une vérité brute, parfois triviale et parfois réellement dramatique. Deux séquences sont à cet égard remarquables. D’abord un homme cinquantenaire prenant une douche, le temps d’une longue séquence qui pourrait être commune mais qui au contraire provoque l’ impréssion trouble – due à un certain parfum érotique et onanique – d’être  voyeur. Cette scène quotidienne et banale sur le papier est aussi remarquable car elle évoque d’une certaine manière l’étrangeté de l’ordinaire. Et puis la danse brutale, désenchantée et presque sinistre de Natacha autour d’une barre de gogo-danseuse sise au milieu de sa chambre. L’immobilité est bien la marque du documentaire car ces hommes et ces femmes sont fatigués, l’existence les a marqués plus qu’il n’en faut. Ils prononcent doucement des phrases terribles comme Natacha balbutiant : « on peut finir sa vie en vain ».

S’il n’y a pas à proprement parler de discours politique dans ce film, Françoise Hugier donne une image terrible de la Russie d’aujourd’hui. Loin des habituels clichés du pays des oligarques et du Tsar Poutine, ce documentaire montre une vision réaliste du peuple, de son extrême difficulté à vivre le quotidien dans un pays passé en quelques années du communisme au capitalisme le plus sauvage, d’une barbarie à l’autre.


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