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DVD « Apostrophes »

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Pour la première fois une sélection d’émissions de « Apostrophes », l’émission littéraire de référence, sort en DVD. Un must.

La publication inédite par les Éditions Montparnasse de ces 12 émissions de Apostrophes, soigneusement choisies par Bernard Pivot, permettra aux aficionados de retrouver l’atmosphère très particulière de l’illustre émission littéraire, et sera aussi l’occasion pour les moins de vingt ans de découvrir ce formidable cocon littéraire et intellectuel dans lequel nous nous réfugiâmes avec délice tous les vendredi soirs sur Antenne 2. Souhaitons – pour autant que cela soit possible – qu’ils en perçoivent l’immense qualité jamais retrouvée depuis.

Car dans toute l’histoire de la télévision française, il n’y a rien qui puisse être comparé à Apostrophes – à part sans doute, mais dans un autre registre, Le Grand Échiquier -, tant l’émission de Bernard Pivot représente incontestablement son âge d’or. Si Apostrophes à l’heure actuelle évoque invariablement la nostalgie de cet âge d’or sur le plan étroit de la télé – nous y reviendrons -, l’émission rappelle, inconsciemment sans doute, une autre période (encore) heureuse qui dépasse largement le cadre de la télé. Cette époque, c’est la fin des Trente Glorieuses. D’ailleurs Apostrophes démarre le 10 janvier 1975 sous les auspices du grand prêtre Bernard Pivot. Le visage poupin, l’œil malicieux, gourmand, Pivot sera aux commandes de cette grand-messe hebdomadaire durant quinze ans, pour finalement l’abandonner le 22 juin 1990. Ce qui est frappant chez ce journaliste autodidacte, lecteur stakhanoviste et amoureux du Beaujolais, c’est l’extrême subtilité et concision avec laquelle il officiait. Ses questions, très courtes, souvent teintées d’humour, engagaient l’invité à s’exprimer. De ces apostrophes naissaient ainsi un flot provenant soit de l’érudit, soit de l’esprit romanesque échevelé. À noter aussi que de la réalisation technique (les auteurs étant souvent filmés en plan fixe), résultait un effet de sacralisation de la parole. Jamais une telle concision, une telle passion chez un présentateur n’ont été retrouvées par la suite. Aujourd’hui, il semble presque toujours que les organisateurs soient plus amoureux de leur propre verbe (de longues questions absconses bien souvent) que de ce qu’auraient à dire les écrivains conviés. L’expression de ces derniers se trouve abîmée et bousculée tant la logorrhée verbale chaotique de l’officiant ne semble jamais vouloir s’achever et, si elle le fait, semble pouvoir reprendre à tout moment. Ainsi l’invité court le risque à chaque instant d’être interrompu sans jamais, d’ailleurs, donner l’impression de vouloir se révolter contre l’inutile maître de cérémonie qui n’est présent sur le plateau, semble t-il, que pour se faire valoir.

 

    
 

Ces douze émissions ici rassemblées ne sont qu’un petit aperçu de l’œuvre complète. Certains morceaux de bravoure manquent à l’appel comme, par exemple, les interventions de Jean-Edern Hallier, emportées, lyriques et drôles ou l’émission qui révéla Marc-Édouard Nabe, jeune romancier surdoué et provocateur, tout comme la discussion interrompue par un Charles Bukowski ivre mort. Manquent aussi les Apostrophes dédiées à un seul grand écrivain, ces fameux tête-à-tête qui furent pour le public l’occasion de faire rentrer chez lui des géants tels que Marguerite Yourcenar, Vladimir Nabokov, Alexandre Soljenitsyne… Pour autant la sélection qui nous offerte est un bon florilège ; notons au passage l’émission consacrée aux « Intellectuels face à l’histoire du communisme » (27 mai 1983), ou l’on assiste, entre autres, à la retentissante dénonciation du maoïsme par Simon Leys, sinologue peu réputé à l’époque. Il y a aussi, dans « Romain Gary et Émile Ajar » (3 juillet 1981) l’apparition plein cadre de l’homme à qui Romain Gary a donné le nom d’Émile Ajar, son neveu Paul Pavlowitch. Cette séquence de l’homme qui a été la couverture de la plus grande supercherie littéraire du siècle est sidérante et… de toute beauté. Citons également « En jacter des vertes et des pas mûres » (29 octobre1982) réunissant avec la complicité d’un Bernard Pivot hilare, des spécialistes de l’argot et un certain Pierre Bourdieu.
    

Peut-être Bernard Pivot, en abandonnant son navire à l’aube d’une nouvelle décennie, perçoit-il le bouleversement en marche ? Changement dans les goûts du public et dictature de l’audimat – laquelle d’ailleurs commençait sérieusement à se faire ressentir. Toujours est-il qu’il décide d’opter pour un nouveau concept, moins exigeant, brassant plusieurs sujets : ce sera Bouillon de culture. Lorsque Pierre Bourdieu, en 1996, dans son ouvrage Sur la télévision, dénonce tous les dangers que fait courir la télévision à la démocratie et à la culture (via notamment la dictature de la mesure de l’audience), il déclare à juste raison ne plus vouloir s’y rendre. Or la présence du grand sociologue à Apostrophes (deux fois cité dans le coffret) démontre d’une certaine manière toute la mutation de l’instrument télévisuel qui s’est opérée entre les débuts de Apostrophes et sa fin, en 1990. A ce moment-là, on passe d’une télévision qui visait à former les goûts du grand public (Apostrophes) à une télévision qui vise à exploiter ces goûts pour toucher l’audience la plus large.

Cette sélection d’émissions est donc un objet de nostalgie car en gravant ces débats – d’ou s’évadaient des fumées de Gitanes -, elle nous transporte trente ans en arrière, autant dire à des années-lumières de ce qu’offre la petite lucarne aujourd’hui. La culture pour tous venant d’en haut a définitivement été remplacée par la culture du tout venant imposée par le bas.

Post-scriptum : Au terme de chaque émission, l’illustre critique Claude-Jean Philippe venait présenter sur le plateau le film du Ciné-club qui suivait. Ainsi les livres passaient le témoin au cinéma, en douceur. Et c’était bien.

Apostrophes – Coffret 6 DVD édité par les Éditions Montparnasse – Disponible depuis le 4 novembre 2013.


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