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Dear White People

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Révélée à Sundance, cette satire au phrasé tarantinesque tire le portrait d´une Amérique inexorablement viciée par ses problèmes identitaires. Un joli tour de force.

Dear White People, c’est le nom d’une émission de radio ironisant sur les préjugés et habitudes des Blancs envers les Noirs sur le campus de l’Université de Winchester. Un programme épicé élaboré par Sam White, étudiante née d’un couple mixte. "Dear white people", assène-t-elle en introduction du long métrage, "le nombre d’amis noirs dorénavant nécessaire pour ne pas passer pour raciste s’élève maintenant à deux. Désolé, cela n’inclut pas Tyrone, votre dealer…". Et d’ajouter : "Sortir avec un Noir pour énerver ses parents est une forme de racisme". Un cocktail pince-sans-rire souvent hilarant, par moment insolent, mais perçu comme une forme de racisme anti-Blanc par le doyen noir de la fac. Justin Simien en est convaincu : les États-Unis n’en ont pas encore terminé avec leurs problèmes identitaires. Et inutile de botter en touche pour invoquer le succès légendaire des Barack Obama, Oprah Winfrey et autres Jay Z. Car la réalité est évidemment plus complexe : il suffit pour s’en convaincre de s’enquérir, entre autres, des récents événements de Ferguson. Mais plutôt que de s’embarquer dans une démonstration balourde, le metteur en scène opte avec Dear White People pour un instantané de la conscience raciale contemporaine de son pays. À cet effet, Simien a choisi comme cadre le campus d’une université inventée pour l’occasion : Winchester. Avec pour ambition de dépeindre les relations houleuses entre étudiants noirs et étudiants blancs.

 

S’inspirant de sa propre expérience d’étudiant noir sur un campus presque exclusivement blanc, ce Texan de 31 ans a consacré sept années à concocter ce projet financé via une plateforme participative. Et une vingtaine de jours à le tourner. Résultat : son film contrecarre à peu près toutes les trajectoires attendues. Via une galerie de personnages plus hétérogènes les uns que les autres, le cinéaste tisse une satire bouleversant toutes les règles traditionnelles. Outre Sam, leader d’un groupe jouant la carte du revival Black Panther Party mais cachant à tout le monde sa liaison avec un Blanc, il y a Lionel, le bizut à coupe afro surdimensionnée tentant vainement de revendiquer son homosexualité. Ou Coco, fashionista refoulant sa couleur de peau et rêvant de devenir blanche pour mieux s’intégrer. Ou encore ces Blancs reproduisant le look et le verbiage des rappeurs noirs. C’est ainsi que Justin Simien fait s’entrechoquer des protagonistes en quête d’identité pour mieux explorer la question raciale de son pays. Même si ce portrait ne manque pas d’exprimer la gêne aujourd’hui encore vécue par la jeunesse noire évoluant dans des structures à majorité de Blancs, Dear White Pople ne joue jamais la carte de la moralisation. Certains rebondissements du scénario mettent d’ailleurs en cause aussi bien les Noirs que les Blancs. L’idée n’est donc pas d’imposer une conclusion ou d’appeler à une révolution, mais de dire que l’Amérique est un pays où la question raciale et les problèmes identitaires ne sont pas résolus. Sans pour autant se priver au passage de quolibets bien sentis, et diablement intelligents.
 

 

La mise en scène est sophistiquée dans Dear White People. Et puisqu’il y est question de dépister stéréotypes et clichés tapis sous le voile de la normalité, ses compositions s’inspirent à la fois de quelques séries mainstream comme Gossip Girl, que des constructions symétriques chères à Wes Anderson. À l’instar du papa de La Famille Tenenbaum (2002), Justin Simien use et abuse de décors aseptisés sécrétant une normalité viciée. Quoi de mieux, dans cette logique, que de mettre à l’épreuve le monde propret et exclusivement blanc de Gossip Girl (2007-2012) pour mieux le distordre et le renvoyer à ses contradictions ? De même, l’usage de la musique – souvent des partitions classiques triturées façon Stanley Kubrick – participe à la mise en évidence de ces pathologies souterraines, cachées sous les conventions. Tandis que quelques détails ici ou là rappellent le Do the Right Thing (1989) de Spike Lee. De fait, il apparaît dans l’ensemble évident que Justin Simien réussit avec Dear White People un joli coup de force. Reste peut-être un reproche toutefois : à trop vouloir multiplier les répliques percutantes, à trop chercher à parfaire le moindre dialogue, le cinéaste prend le risque d’étouffer le spectateur, lui faisant alors perdre de vue le récit et les personnages. Ce qui n’empêche pas Dear White People de révéler un réalisateur prometteur.

Titre original : Dear White People

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Durée : 108 mn


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