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Capharnaüm

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Au Liban, un jeune syrien intente un procès à ses parents pour lui avoir donné la vie. Flashback. Film-procès qui rate sa cible et se transforme en suicide, pour devenir une mascarade spectaculaire.

Dix secondes suffisent

Les premiers instants de Capharnaüm promettent pourtant beaucoup ; deux longs plans moyens fixes, où l’on scrute à l’affût le moindre regard, le moindre visage ou parole pour en saisir l’enjeu. Un médecin ausculte un enfant de 12 ou 13 ans – Zain, héros du film –, lui attribue un âge approximatif en observant ses dents. Puis, une dizaine de femmes, dos contre un mur, sont appelées tour à tour ; parmi elles se détache une femme noire. L’énigme est lancée ; aussitôt percée.

Très vite, Nadine Labaki délaisse cette construction pour nous proposer l’inverse pendant deux heures ; des plans courts, rapides – la majorité ne dure pas plus de trois secondes –, baladant l’œil de son spectateur, soulignant au marqueur la symbolique de chacun des faits et gestes de ses personnages-marionnettes, devant une caméra brouillonne et narcissique. Une fois sa mise en scène-bulldozer lancée, dix secondes suffisent pour cerner le film, pas plus.

Une recette dialectique

Capharnaüm, c’est le village de pêcheurs où Jésus fit la rencontre de Pierre, créant un désordre sans nom à son arrivée. Ici, la position christique mégalomaniaque est assurée par la réalisatrice, qui se charge en plus d’interpréter l’avocate du petit Zain. Cette mise en scène de la cinéaste en sauveuse est à l’image du film : sans finesse et d’un mépris à peine dissimulé.

Le film obéit à une recette ; on y trouvera donc tous les ingrédients habituels : la scène de violence en caméra à l’épaule (entre Zain, sa sœur Sahar qu’il tente de sauver du mariage forcé à une jeune brute d’épicier) ; les plans au drône sur les enfants des rues « jouant » au soldat sur un concerto pour violon – on sent la lourde référence pasolinienne … Le scénario se déroule comme on joue aux kaplas, pièce par pièce.

Puis il s’enfonce dans un océan de clichés poussifs, pour se clore sur un arrêt sur image avec lent zoom de Zain affichant un sourire forcé pour une photo officielle de certificat de décès ; derrière, c’est Labaki qui instrumentalise son jeune acteur, qui le fait sourire comme une poupée, pour s’adresser au spectateur sous la forme d’une interjection grossière et honteuse, faisant de lui un voyeur ou un coupable. On a ici les mêmes codes que le journalisme scoop, mélange de malaise et de séduction.

On voit ici tout le sordide, non pas du contenu révélé, mais bien de l’orchestration qu’en fait son auteur. Car derrière cette mise en scène, il y a une réalité ; la perniciosité de Capharnaüm est de mêler le sujet qu’il entend défendre à son traitement. En effet, combien de familles de réfugiés dans les rues de ces/nos villes, sans papiers, risquant la prison, le meurtre, le viol des femmes, dans un climat de misère et d’ignorance ? Mais un sujet ne fait pas un film ; et le tort de Nadine Labaki, c’est de proposer non pas un regard, mais une dialectique sans horizon, pleine d’une suffisance tyrannique sur ses personnages.

 

 

Un film « à » sensations n’est pas un film « de » sensations

Labaki étale ses images spectaculaires, sans aucun horizon, esthétique ou théorique. Esthétique ; les plans s’accumulent pour ne retenir que des images, comme des clichés journalistiques résumables chacun par une phrase choc, comme le résidu écœurant d’un reportage trash. Théorique ; aucune sociologie, aucune tentative de compréhension des mécanismes sociaux ou historiques à l’œuvre. Le procès ressemble alors à une dialectique grossière sur lui-même. De même, quand elle filme les bâtiments, Nadine Labaki ne pose pas de regard ni ne fait dialoguer les espaces avec les corps qu’elle met en présence. Derrière chaque plan, il y a une idée, une leçon, une mathématique filmique bien huilée, répondant à l’exigence de rentabilité. Comme certains humoristes qui promettent un rire toutes les cinq secondes, ici Labaki promet des larmes et des frissons. Pur chantage affectif.

Une « grande leçon » ?

On entend déjà parler du film comme d’une « grande leçon » : Labaki, petite sœur des pauvres, brandissant cet enfant des rues plus sage et fort que la plupart des spectateurs. Paradoxalement, la cinéaste joue aussi d’un mépris de classe déroutant ; se prenant pour Victor Hugo, elle crée ses Misérables : Zain devient Cosette, victime des méchants Thénardiers qu’il a pour parents, puis Gavroche en enfant des rues ; Rahil, la jeune femme éthiopienne, reprend le rôle de Fantine, allant jusqu’à vendre ses cheveux pour quelques billets… Avocate de Zain, elle se fait juge des parents, allant jusqu’à faire soutenir par son héros la philosophie malthusienne – « pas d’enfants pour les pauvres » si on résume la théorie du sociologue anglais du XIXème siècle.

Chef d’orchestre tyrannique, Nadine Labaki façonne des personnages qui pourtant sont des forces cinématographiques en puissance ; le récit de Rahil est singulier et brasse des problématiques diverses ; celui de Sahar est éclipsé puis se rappelle à nous avec force et terreur tant il est muet et suscite l’imagination. Armée d’une caméra nerveuse et fiévreuse, Labaki force et empêche par là même son récit.

En sortant du film, on a été contraint de voir, on a été séduit par le dégoût que propose la vision basse et vernie de cette cinéaste. On l’a bien compris, Labaki est du côté des enfants, à qui personne ne veut bien, mis à part elle.

 

 

L’imaginaire, une force qui fait vivre

On exagèrerait en disant que le film est sans invention. Une de ses grandes qualités, c’est son héros Zain, enfant magnifique, lumineux, l’adolescent type : un corps d’enfant, un regard féroce, avec une profondeur de jeu et une audace rare. Et la caméra l’aime. Pendant la période d’errance et de flottement du récit, où Zain cohabite avec Rahil et son fils Yonas, l’adolescent fait preuve d’une inventivité et d’une intelligence pratique surprenantes ; comme des défis sous forme d’obstacles lancés par le réel que le héros déjoue, et qui lui font croiser la route de plusieurs personnages à peine croqués – cette jeune fille marchande par exemple. Dans Capharnaüm, chaque plan a une utilité, sauf dans ce ventre mou, peut-être la partie la plus intéressante tant elle expose la vacuité de ces vies qui survivent, de ces corps qui errent à la recherche de choses à vendre, à échanger, vivant sans horizon, mais aspirant à l’extraordinaire – incarné par la Suède et la Turquie pour Zain qui compte s’y enfuir. L’ennui, le tunnel sans fin de l’existence, voilà le temps et l’espace qui affectent le héros mais aussi le spectateur, dans ce film qui pourtant prétend tout savoir et tout faire comprendre. Capharnaüm est avant tout un récit où l’on vit à sept dans dix mètres carrés, et où l’on aspire à voyager jusque sur la Lune, comme le promet Aspro, le grand méchant loup qui attire les enfants pour les enlever et les vendre. Ce gigantisme des proportions nous montre que l’imaginaire est un leurre mais aussi parfois la seule nourriture pour ces enfants que l’on traite moins bien que des chiens.

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Durée : 115 mn


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