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Buongiorno, notte (Marco Bellocchio, 2003)

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C’est sans nostalgie mais avec beaucoup de révérence que Marco Bellocchio rend hommage à un épisode qui a traumatisé l’Italie des << années de plomb >> : l’assassinat d’Aldo Moro.

Au début des années 2000, Marco Bellocchio réalise Buongiorno, notte, qui sort sur les écrans de cinéma en 2003 et constitue, malgré un ton vivement polémique, une franche réussite. Le film traite d’un sujet profondément marquant survenu à Rome en 1978 : l’enlèvement, la séquestration puis l’assassinat par les Brigades Rouges d’Aldo Moro, alors principal dirigeant du parti de la Démocratie Chrétienne. L’évènement va secouer toute l’Italie, la fin de la décennie 1970 voit se poursuivre les tourments politiques que suscitent ces « années de plomb ». Marco Bellocchio ne se pose pas en documentariste ou en historien. Au contraire, il interroge et ne pose aucun jugement. Car en assassinant Aldo Moro, les Brigades Rouges vont ainsi ébranler l’apparente stabilité de leur société. En faisant fiction d’un tel événement, Bellocchio prend des risques. Le visionnage du film laisse une sensation mitigée, car si la mise en scène possède des atouts majeurs, celle-ci est malheureusement handicapée par un propos et un montage « docu-fictionalisant » presque hors de propos, à l’instar de ces images d’archives insérées ça et là au cours du film. La fin de Buongiorno, notte aurait pu être d’une classe incroyable si elle en était restée à la marche fantomatique d’Aldo Moro (remarquablement interprété par Roberto Herlitzka) dans les rues de Rome, cadencée par le " Shine on you " des Pink Floyd. Mais non, elle ne laisse de place ni à l’imagination ni à la suggestion, tout est explicite et Marco Bellocchio conclue son film avec des images qui n’émanent pas de lui. La toute fin du film nous fait ainsi voir les images d’archives des véritables funérailles d’Aldo Moro. Une conclusion qui laisse un goût amer.

 


Un pays, des combats : Aldo Moro et Chiara

Le scénario de Buongiorno, notte est inspiré du roman Il prigioniera (Le prisonnier), dont l’auteur, Anna Laura Braghetti, est une ex-terroriste. Prisonniers, les personnages qui habitent le film le sont, aussi bien l’otage que ses ravisseurs qui, eux, s’ils ne sont pas séquestrés, sont enfermés dans une idéologie révolutionnaire qui semble tout leur permettre ; comme le dit Mariano (Luigi Lo Cascio) : « la guerre révolutionnaire ne doit pas avoir de limites humanitaires. ». Là où le film affiche sa franche réussite, c’est dans sa représentation habilement mise en scène d’un huis-clos. Le montage nous enferme, les cadres suffoquent. Le spectateur devient claustrophobe comme tous ces personnages séquestrés physiquement (Aldo Moro), idéologiquement (les terroristes obnubilés par leur combat) et moralement (Chiara, complice mais rongée par les doutes). Tout contribue à insister sur cet isolement, de cet œilleton au travers duquel on observe Aldo Moro dans sa cellule, à cette caméra observant fixement l’espace restreint de cet appartement où tous cohabitent. Cet aspect de huis-clos contraste fortement avec les séquences qui ont lieu au grand jour, où Chiara se rend à son travail, rencontre des gens, entend les nouvelles et rumeurs qui courent de par le monde qui l’entoure et dont elle est aussi détachée que prisonnière. Le personnage de Chiara est singulièrement bien construit et interprété par une Maya Sanso qui se modère, qui en fait juste assez pour transmettre à travers son personnage une tonne d’émotions refoulées, de sentiments contrastés. Elle est animée par une froideur obscure qui la rend pleine de forces contraires, paradoxales. Cette jeune femme d’une vingtaine d’années a l’air d’avoir déjà vécu mille vies. La mise en scène tire une grande énergie de son personnage et nous propose alors des moments très intenses, comme les scènes de rêve où la mélodie fait se mouvoir Aldo Moro dans un espace onirique où il serait à nouveau libre. C’est un chemin obligatoire qu’emprunte la fiction, en nous proposant de vrais moments de cinéma, au-delà de toute restitution. C’est dans ces instants heureux qu’on salue l’infidélité historique.

Une des grandes qualités du film est de ne pas installer sa mise en scène comme un délibéré de tribunal. À l’inverse, différentes visions et interprétations sont possibles. Combien ont vu en Aldo Moro la figure du père de Chiara ! Car sans se perdre dans des délires interprétatifs, il semble tout de même évident que Buongiorno, notte n’est pas un film à sens unique. Ce qui fait son éloquence réside justement dans cette possibilité offerte au spectateur de nourrir ses propres interrogations, ses propres jugements, Bellocchio ne prêchant aucunement la bonne parole. Ce groupe de terroristes conçoit finalement l’assassinat comme une nécessité. En combattant une idéologie, ils en sauvent une autre, dans le but de faire avancer l’Histoire. Sans aucun esprit manichéen, le film réussit à transmettre le caractère saisissant et sans faille de leur détermination. La caméra les regarde agir sans s’immiscer. Tout au long du film, la mise en scène, par sa sobriété, met l’accent sur le sang-froid de chacun, autant du côté des ravisseurs que de l’otage. À aucun moment il n’est permis de péter les plombs. Et c’est par cette grande distinction que Bellocchio rend hommage à tous les combats qui ont traumatisé, mais aussi fait avancer, l’Histoire de son pays.

Titre original : Buongiorno, notte

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Durée : 106 mn


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