Buenos Aires 1977

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Quelques bonnes idées et une interprétation convaincante, mais cela ne suffit pas à nourrir une narration qui s´épuise rapidement.

Claudio Tamburrini (Rodrigo De la Serna) est suspecté d’être un subversif. Il est enlevé puis séquestré de novembre 1977 à mars 1978 par la police argentine. Tout comme les autres détenus de la maison Séré, il est torturé par les agents de la junte militaire, qui ont recours aux méthodes de persuasion les plus ignobles.

Buenos Aires 1977 débute par l’interrogatoire de la mère de Claudio, qui est allongée dans son salon. Les policiers sont hors-champ. Le pouvoir coercitif, tel que l’exprime Adrián Caetano, se manifeste d’abord par une voix, qui fulmine des injures et des menaces. Les tremblements de la caméra expriment la déstabilisation du personnage, qui voit son quotidien vaciller en quelques instants. Les flics sont en représentation: lunettes de soleil, vêtements décontractés et gros calibres. L’un d’eux donne un coup dans la porte en pointant son pistolet, alors qu’il sait pertinemment que ses collègues sont déjà à l’intérieur. La pantomime, bien que grotesque, fonctionne à merveille. La femme est terrorisée, les arrestations vont bon train et la répression menace tout le pays.

Le cauchemar commence véritablement dans le centre de détention. Les prisonniers, menottés et enfermés dans une pièce, ne savent jamais ce que leurs tortionnaires leur réservent. A tout moment, ils peuvent entrer pour les brutaliser sans raison. Les paroles rassurantes et les concessions allègent parfois le calvaire des protagonistes: on leur accorde par exemple la grâce de manger avec des cuillères. Mais la bonté des gardiens est un autre stratagème pour affirmer leur toute-puissance. Dans une dictature, les bourreaux ne sont jamais à court d’humiliations. Certaines séquences rappellent d’ailleurs la société totalitaire évoquée par Orwell. Les victimes, après plusieurs mois d’incarcération, sont méconnaissables. Les geôliers leur tendent une glace pour qu’ils prennent conscience de leur décrépitude. Anéantir l’esprit en brisant le corps, c’est rappeler comment O’Brien est venu à bout de la résistance de Winston : « Maintenant, tournez-vous et regardez-vous dans le miroir. Voyez-vous cette chose en face de vous ? C’est le dernier homme » (cf. 1984, Editions Gallimard, p. 326).

Caetano exclut du champ le matraquage des prisonniers. La peur repose moins sur la monstration de la torture que sur ses effets psychologiques. Le réalisateur préfère également filmer les contusions plutôt que de s’attarder sur les coups. Mais quelques bonnes idées et une interprétation convaincante ne suffisent pas à nourrir la narration, qui s’épuise rapidement. Le scénario se contente de décrire laborieusement l’expérience des personnages. Les situations sont répétitives et ne contiennent aucune épaisseur. On est bien loin de Salò ou les 120 journées de Sodome, où l’acte barbare engage, dans chacune de ses formulations, une profonde réflexion politique.

L’objectif de Caetano est de montrer que des actes impensables ont été commis dans une banale villa de Buenos Aires. Pourtant, celle-ci n’est jamais filmée comme une batisse ordinaire: les décadrages et les plans en contre-plongée de la façade rappellent davantage la maison d’Amityville et non une modeste demeure bourgeoise. Que des maléfices soient perpétrés dans un tel lieu n’a rien d’étonnant. Par conséquent, les références au cinéma d’horreur – bien qu’utiles pour signifier le chaos et l’effroi – ne servent pas les intentions du cinéaste.

Autre regret, le titre original du film, Crónica de una fuga, dévoile une bonne part de l’intrigue. L’attente du spectateur, lassé par une succession de scènes fadasses, sera certainement déçue. Une fenêtre s’ouvre et l’évasion se déroule sans accroc, lors d’une nuit d’orage. La suite ne ménage pas plus de surprises. Caetano a sans doute voulu respecter à la lettre le témoignage des survivants. Faux problème du film à caractère historique. Un réalisateur, contrairement à un historien, n’est pas contraint de produire un récit d’événements vrais. Il peut réinventer les faits qu’il souhaite relater, et offrir ainsi de nouveaux potentiels narratifs à sa reconstitution du passé. Marc Ferro l’a jadis démontré dans son étude sur Le cuirassé Potemkine.

Le film a tout de même le mérite de raconter les exactions du gouvernement argentin entre 1976 et 1978 (souvent absentes des manuels scolaires), sans pour autant s’égarer dans une hagiographie abusive. Face aux méthodes expéditives de la police, certains « pensionnaires » n’hésitent pas à dénoncer des innocents pour protéger leurs amis guérilleros. Le principal intérêt de Buenos Aires 1977 est donc de montrer que les individus torturés sont bien des martyrs, mais jamais des héros.

Titre original : Crónica de una fuga

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Durée : 92 mn


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