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Annette

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Retour sur « Annette » présenté en Sélection Officielle du Festival de Cannes 2021.

La nuit, un studio d’enregistrement…un chanteur commence à chanter : « it’s time to start. » Un film
de Léos Carax est toujours un événement en soi, tant l’auteur maudit des Amants du Pont neuf a
l’habitude de se faire rare ou cumule malchances et tragédies. L’attente en valait la peine : dès les
premiers instants du film, sensation est donnée d’être devant un objet atypique, troublant et unique ;
dont l’histoire ne semble, de premier abord, qu’un prétexte pour la création et la profusion d’images
poétiques à la sensibilité cinéphilique évidente. Partir à l’assaut de l’univers Carax c’est voyager au
travers de toute l’histoire du cinéma : du film muet à ceux de genre hollywoodien, du dessin animé
au modernisme godarien. C’est faire ce voyage sans complexes tant Carax se contrefiche de se
justifier : il n’est ni dans la citation ni dans l’hommage. Il se laisse guider par ses intuitions et ses
besoins artistiques au point que jaillit à l’écran une liberté créatrice rafraîchissante. Deux heures
vingt passent en deux minutes pour qui est sensible à cet univers d’artifices, dans lequel sont
mélangés symbolismes métaphoriques et actualité brûlante. Mélange contribuant à créer un espace
ambigu et incertain où tout peut arriver, y compris d’être ému par un pantin.

Adapté des Sparks, nommer ce film une comédie musicale serait une erreur, car il s’agit plutôt d’un
film chanté ; le chant étant le moyen d’expression des personnages. Ainsi, Carax se libère du carcan
du genre et parvient à aborder tout type de chants là où une comédie musicale classique aborde un
registre bien défini. Annette n’ayant pas de genre musical prédéfini, on peut passer de chansons
complètes à des morceaux chantonnés, de musique classique, opératique, à un morceau de rap. Ce
qui est filmé est la rencontre du chant et du cinéma ; la rencontre d’un espace sonore résonnant avec
l’attitude des personnages, leurs émotions et leurs ambitions. Plaçant ces derniers au cœur de
l’intrigue et permettant ainsi d’en atténuer l’aspect artificiel ou gratuit. Et ce n’est pas le moindre
des paradoxes tant le film regorge d’artifices ; l’effet spécial sur plateau étant préféré à l’effet
spécial informatique. Ce qui est à son avantage, car privilégier ce type d’effets pyrotechniques réels
permet de rendre l’univers tangible et de l’ancrer dans une forme de réalisme : tout ce qui est vu, ou
presque, a existé dans la réalité et c’est la volonté de croire du spectateur qui permet à l’artifice de
fonctionner. Ce qui permet au film de passer avec aisance de séquences réalistes (entendons que les
séquences pourraient se dérouler dans la vraie vie pour peu que le chant remplace la parole) à des
scènes absolument oniriques ou baroques. Mention spéciale sera donnée à la toute première
séquence de chant d’Annette, sur une île rocailleuse au clair de lune.

 

 

Mais cette magie n’est pas dénuée d’enjeux et n’oublie pas d’être au service d’une histoire. En
l’occurrence, il s’agirait de compter un drame banal : Henry McHenry, humoriste et homme violent
par nature, charme Anne, une cantatrice d’opéra. De leur amour naît Annette, mais
malheureusement Henry finira par céder aux abysses qui sont en lui. La noirceur du film de Carax
est troublante, justement parce que chantée. Elle se répercute dans les tons du film qui se déroule la
nuit pour bonne partie et regorge de cette étrange couleur verte déjà présente dans Holy Motors. La
dénonciation du système médiatique est évidente, de même que les tendances narcissiques et
égocentriques de notre époque ; à travers un public sadomasochiste et malsain, et où l’argent roi
et la jouissance immédiate viennent compléter le tableau. Mais ce qui est fascinant, c’est la facilité
avec laquelle Carax injecte des sujets d’actualité brûlants dans son film. Meetoo, bien que la
séquence en question ait été écrite avant la vague, ou surtout les attentats contre l’humour (on pense
à Charlie Hebdo) durant une séquence à l’ambiguïté malaisante, instant où l’on comprend qu’Henry
n’est peut-être pas quelqu’un de bien. Et c’est justement tout l’intérêt de cet univers carton-pâte :
tout peut y être projeté, tout peut y être absorbé et traité sans tabou ni interdit. Carax l’avait déjà fait
pour ses autres films, que ce soit le banquier d’Holy Motors se faisant exécuter, ou la maladie tuant
les amoureux de Mauvais sang à la fin des années 80. Le cinéma de Carax est un cinéma qui pense
l’actualité en l’offrant en spectacle, servant à une réappropriation des drames du quotidien.

La performance des acteurs est particulièrement impressionnante, car ils parviennent à allier naturel
et chants, d’autant qu’ils chantent à tout instant : en urinant aux toilettes ou durant les rapports
sexuels. Cotillard, à la fois Blanche Neige et Sœur gorgone, trouve en Anne un très beau rôle. Mais
surtout, Carax aime Adam driver, véritable grand méchant loup à la puissance physique écrasante et
doté d’un magnétisme ténébreux. Le plus touchant de la bande demeure Simon Helberg, amoureux
éconduit par Anne, pratiquement le seul parvenant à faire ouvertement preuve d’empathie et
d’émotion pour la petite Annette.

Au final, la beauté d’Annette réside aussi dans le fait de voir Carax fidèle à lui-même et à ses
convictions ; toujours pourvue de cette foi dans le cinéma et en sa capacité à émerveiller ou rendre
chaque chose merveilleuse pour peu que l’on y croie. Y compris lorsque ces choses sont sordides et
issues de la plus terrible des réalités, transformant le rêve en cauchemars. Voir Annette, c’est voir le
pendant d’un certain cinéma français un peu trop accro à la provoque facile. Le cinéma de Carax est
basé sur une relation de confiance entre réalisateur et public, ce faisant, il renoue avec une grande
tradition qui remonte à Méliès : celle de la magie de l’écran. Léos Carax mise sur le merveilleux
cauchemardesque pour penser le réel, ce qui en fait un réalisateur rare et précieux dont on espère
que le prochain film ne demandera pas neuf années de gestation.

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