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Amitiés sincères

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Comédie de moeurs adaptée d´une pièce de boulevard : sincère peut-être, mais indigent.

Walter Orsini (rital d’origine et dans l’âme) aime la pêche, les bons vins (surtout s’ils sont chers et rares), la cuisine (il dirige un restaurant et n’espère rien d’autre qu’une première étoile au Michelin). C’est un papa poule, bourru et pétri de convictions du genre « pas de sexe pour ma fille de 20 ans » et « le mensonge c’est mal ». Tous les premiers mercredis du mois, au moment où sonnent les sirènes, il retrouve Paul et Jacques, ses amis de toujours, dans la librairie de ce dernier : ils boivent du vin et mangent les petits plats de Walter. Il les adore, leur amitié est sincère. Sauf que Jacques est homo et n’a jamais osé lui dire (c’est normal, il compte se présenter aux municipales de Paris 14) et que Paul est tombé fou amoureux de sa fille Clémence, 30 ans de moins et tout affairée à préparer son « grand O » d’entrée à Normale Sup, pour lequel elle a potassé Hemingway et sa théorie de l’iceberg. On en parlera beaucoup, du « grand O » de Clémence, prétexte à tout un tas de péripéties et à des textos de l’ex-femme de Walter, Stéphanie, qui lui conseille de « voir en dessous de l’iceberg, et de plonger » voir ce qui se trouve en-dessous, s’il veut retrouver un semblant de sérénité. Il faut dire que quand Walter découvre les omissions de sa bande, il voit rouge : le mensonge, il le répète assez souvent, il n’aime pas.

Tout sonne faux dans ces Amitiés sincères, pourtant archétype du film de potes qui voudrait toucher juste, émouvoir et trouver résonance en chacun de nous. Stephan Archinard et François Prévôt-Leygonie signent ici leur premier film, adapté de leur propre pièce de théâtre avec Michel Leeb, mise en scène au Théâtre Edouard VII par Bernard Murat en 2006. Une comédie boulevardière « drôle et émouvante » qui avait rencontré un énorme succès à l’époque, et dont le dérivé cinéma pourrait bien lui aussi marcher, tout marketé qu’il est pour toucher une cible large qu’il croit propice à l’identification. Difficile de voir, pourtant, ce qui peut bien donner envie de leur ressembler, à ces trois-là, à peu près tous engoncés dans leurs certitudes et une morale bien-pensante dès qu’elle touche aux autres ; à géométrie variable dès qu’il s’agit de leur propre personne. Il n’y a qu’à voir Jacques, le libraire, ex-partisan du Solidarność de Lech Walesa (une banderole trône toujours au-dessus du comptoir et il a même passé 2 ans à Gdansk dans les années 80) qui brigue désormais la mairie du 14e arrondissement de Paris… affilié au Modem (il porte du coup une écharpe orange, laquelle surprend son pote Lanvin, mais voilà, elle lui va « bien au teint »… délicat). Car « les temps changent », « le temps passe », Amitiés sincères nous l’assène à coups réguliers, et les extrêmes de la jeunesse laissent place à une modération de bon aloi. Tant pis si on se renie, du moment qu’on a les potes et le Château Yquem.
 
 

Les deux cinéastes citent volontiers Sautet : dommage, leur film souffre du coup de la comparaison avec son Vincent, François, Paul et les autres (1974), autrement plus fin et mieux écrit (avec Jean-Loup Dabadie au scénario, ça aide). Les répliques de Amitiés sincères ne font qu’enfoncer le clou d’un long métrage sans aucune idée de mise en scène, qui cultive par ailleurs un goût de la littérature mal exploité. Exemple : Paul tire un livre de sa relation avec Clémence, son « chef-d’œuvre » aux dires de sa femme/éditrice, qui ne le blâme pas pour son adultère (elle a l’habitude, c’est une femme moderne qui vit dans un appartement sans âme d’un quartier bobo du centre de Paris) mais lui réclame juste l’épilogue, avec « du sang, des cris et des larmes ». La pauvre ne l’obtiendra pas (annihilant du même coup tout espoir de vente à la Fnac et de prime time sur Arte), puisqu’après une grosse colère de quelques mois, Walter sera au rendez-vous du mercredi, Sauternes à la main. Il ne dira rien, ira juste se mettre aux fourneaux, parce qu’on le sait, l’amitié, ça se passe de mots, et quand c’est fort, c’est pour la vie. Alors il y a les acteurs, qu’on peut tous citer : Gérard Lanvin, Jean-Hugues Anglade, Wladimir Yordanoff, qui font ce qu’ils peuvent pour faire vivre un script indigent ; Ana Girardot, qu’on devrait bientôt voir plus souvent ; et Zabou bien sûr, qui sait dire n’importe quelle ligne de dialogue. Pour le reste, il ne reste plus qu’à se réjouir pour l’île de Ré : après l’atroce Petits mouchoirs (2010) qui avait attiré les trentenaires au Cap Ferret, c’est en Charente-maritime que Amitiés sincères pourrait bien inspirer aux Parisiens d’aller s’oxygéner.

Titre original : Amitiés sincères

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Durée : 104 mn


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