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Volem rien foutre al païs

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Mettre fin à l´économie de Marché Depuis 1850 (1846 diront les puristes), le monde change et s´unifie. Le mouvement d´internationalisation des économies a fait place à un mouvement de globalisation puis, à la fin des années 1970, à la fameuse mondialisation. Cette tendance semble irréversible, aboutissement d´un système capitaliste qui, aidé voire légitimé par la […]

Mettre fin à l´économie de Marché

Depuis 1850 (1846 diront les puristes), le monde change et s´unifie. Le mouvement d´internationalisation des économies a fait place à un mouvement de globalisation puis, à la fin des années 1970, à la fameuse mondialisation. Cette tendance semble irréversible, aboutissement d´un système capitaliste qui, aidé voire légitimé par la pensée libérale néo-classique, tend à l´expansion la plus totale. Les frontières nationales s´effondrent, la contrainte extérieure (les économies nationales sont toutes interdépendantes) s´impose comme la nouvelle loi, la croissance n´est plus une donnée endogène mais exogène, et l´Etat n´a plus de moyen de contrôle des équilibres macroéconomiques. Les politiques n´ont guère d´influence sur l´économie, ce qui explique leurs discours vagues et brumeux non accompagnés d´actes : ils n´en ont plus les moyens.

Les pro-mondialisation reconnaissent les défauts du système actuel, mais exhortent tout à chacun d´y prendre part pour le faire changer de l´intérieur. Les mouvements extrêmes et radicaux refusent quant à eux catégoriquement la mondialisation, prônant un repli national souvent doublé d´un réflexe passéiste navrant, où la France se voile d´une douce illusion selon laquelle elle est encore une grande nation. Existerait-il alors une autre alternative à ce débat sclérosé, dont on devine par avance l´issue ? Volem rien foutre al païs, documentaire engagé comme on n´en voit plus, brûlot activiste de résistance, fait du bien car esquisse une véritable alternative. Alternative idéologique, mais surtout pratique : au-delà d´un simple constat, au-delà de la critique du monde et de la société actuels, c´est bel et bien un autre mode de vie que nous proposent les trois réalisateurs, Pierre Carles, Stéphane Goxe et Christophe Coello.

Le Capitalisme est un système, l´économie de Marché son moyen, la pensée libérale théorisée par le modèle néo-classique son idéologie et sa légitimation. Ce sont ces trois notions qui sont violemment rejetées dans Volem rien foutre al Païs. Pour ce faire, les réalisateurs détruisent avec minutie la << valeur travail >>, concept vague mêlant acception économique et << morale >> : pourquoi donc travailler, quelle est l´utilité de travailler ? Or on ne pouvait pas taper plus juste : la << valeur travail >> est un pilier de l´économie de Marché (terme très peu employé dans le film, c´est bien dommage puisque ce concept est au centre du propos des trois réalisateurs). En très gros, selon la pensée économique néo-classique, l´individu est un homo oeconomicus, c´est-à-dire qu´il fait un choix rationnel guidé par la satisfaction de ses intérêts personnels. Les individus se présentent ainsi sur le Marché du travail, marché essentiel s´il en est, calculent l´utilité du travail et proposent une quantité d´offre de travail qui, par la suite, entre en adéquation avec la demande de travail. L´équilibre est alors trouvé.

Remettre en cause la << valeur travail >>, qui s´élève à la fois comme condition d´existence, légitimation et conséquence du concept économique d´utilité du travail, permet donc de faire vaciller le système en son coeur. Le clivage de base entre la pensée néo-classique (qui se place du point de vue du producteur, ne considérant le travailleur qu´à travers la force de travail qu´il offre) et la pensée keynésienne (qui considère l´individu à travers son pouvoir de consommation) vole en éclat, car le << travailleur - consommateur >> n´existe plus. L´équilibre, qu´il soit autorégulateur de Marché (néo-classiques) ou de sous-emploi (keynésiens), est rompu. Et le sacro-saint modèle de l´homo oeconomicus tremble : le calcul utilitariste du << travailleur - consommateur >> ne répond plus aux critères établis.

Pourtant, la critique n´est pas aussi limpide. Volem rien foutre al païs pose volontairement un problème de fluidité des idées. Le principe est très simple : il s´agit d´une succession de scènes documentaires, tantôt des discours officiels, des spots publicitaires, des interviews d´acteurs politiques ou économiques, des témoignages recueillis sur le terrain ou encore des débats filmés. Et afin de rompre la linéarité du montage, qui aurait certes rendu le propos structuré, mais aurait surtout donné l´impression de quelque chose de scolaire et d´un peu soporifique, les séquences se croisent et se font écho. Le discours de Pompidou sur l´importance de la concurrence (autre pilier de la pensée néo-classique et des mécanismes du Marché) renvoie ainsi, par la suite, aux témoignages des ouvriers en grèves entourés par les CRS, ces << chiens de garde du Capitalisme >>, et luttant contre la fermeture de leur usine. Un peu plus tard, vient également à l´esprit ce << retiré du monde >> qui souligne la responsabilité de << ces Chinois qui travaillent comme des ânes >>. Image plus forte très certainement, le plan sur l´abattoir de cochons revient à l´esprit lors de l´enquête effectuée auprès du Rmiste privé de toute dignité, fiché et traité comme un bestiau. Cette séquence même trouve un écho lors de la visite dans une agence de l´ANPE, où les gens n´ont visiblement aucune chance d´y trouver un emploi, mais s´y rendent par acquis de conscience. Egalement marquante la séquence où un chômeur anglais explique en quoi il n´a aucunement envie de travailler. C´est exactement ce type de comportement que stigmatise Kessel sur un direct avec Anne Sinclair. Le même Kessel que l´on retrouvera un peu plus tard dans le costume de vice-président du MEDEF.

Mais la structure fragmentée du documentaire est telle qu´il en devient confus. On passe d´un thème à l´autre, d´un argument à l´autre, si bien que la cohérence générale s´en retrouve affectée. Volem rien foutre al païs, et c´est là probablement la critique majeure qu´on pourra lui adresser, ressemble par trop souvent à un brouhaha d´idées. Impression renforcée par les discours et les discussions certes à bâton rompu, mais surtout incohérents, passant du coq à l´âne et perdant toute logique dans l´argumentation. Tout participe d´amalgames fâcheux entre Capitalisme, << valeur travail >> et mondialisation. D´un point de vue didactique, le film est proche du niveau zéro ; non, on n´apprend pas grand-chose sur ce qu´est par exemple réellement et objectivement le Capitalisme. Certains témoignages sont même frappants de méconnaissance, le vocabulaire utilisé se révélant régulièrement inapproprié. Mais finalement qu´importe, serait-on tenté de dire. Car tout d´abord, le didactisme n´était pas le but affiché. En outre, toutes ces confusions témoignent au mieux du sentiment de mal-être et d´incompréhension d´un monde qui échappe à l´entendement de nombreuses personnes.

Enfin et surtout, le film a l´immense mérite de fuir le débat d´idées pour nous présenter une alternative véritable, une contre-tendance réelle et pratique au système capitaliste. Les hommes que propose Volem ne sont plus des agents économiques, ils s´affranchissent de toute relation marchande et font péricliter l´économie de Marché. Ils sont autonomes, n´ont plus l´impression de << travailler >> mais simplement de vivre, et substituent à l´interdépendance des travailleurs la solidarité entre humains (c´est alors le concept d´obédience classique de division du travail, dont le prolongement néo-classique est la division internationale du travail, qui explose). Les portraits et les témoignages déroulent alors sous nos yeux. Ceux de ces écolos qui n´utilisent presque que des matériaux qu´ils peuvent recycler. Ceux de ces << retirés du monde >>, ces << ermites des temps modernes >> un brin rêveurs. Comble de l´ironie, si l´homo oeconomicus a pour caractéristique d´être rationnel, tous les gens qui nous sont présentés ne le sont pas moins. Ils ont eux aussi fait un calcul coûts – avantages, puis ont choisi leur voie et leur vie. Qu´avaient-ils à gagner de leur ancienne vie ? Ou plutôt, qu´avaient-ils à perdre d´y renoncer ? Autre calcul, autre manière d´être rationnel, mais toujours la même recherche de la satisfaction de besoins individuels…

Malgré sa densité et la confusion générale à laquelle il participe, le film semble ainsi dessiner un mouvement qui pourrait s´apparenter à un idéal de vie. Après avoir violemment critiqué Capitalisme, économie de Marché et théorie néo-classique, les réalisateurs montrent comment échapper à cette triste vie, à ce monde désenchanté. Il y a ceux qui sont dans la protestation, volant le capitaliste, envahissant les rues ou les immeubles, répondant effrontément au MEDEF. Et il y a ceux qui préfèrent s´échapper pour échapper à leur destin de fils du Capitalisme. Se retirer du monde et du débat, utiliser la technologie dans une logique de subsistance, devenir indépendant et autonome, entretenir avec son voisin des relations interpersonnelles et non plus marchandes. Contre-tendance parfaite de la mondialisation… Il y a quelques choses d´intriguant, de poétique et de beau dans ces intrépides qui ont reconstruit leur vie. Comme tous les utopistes, ils ont une certaine noblesse d´âme. On se croirait dans le fabuleux Discours sur l´origine de l´inégalité parmi les hommes de Rousseau. Vision idéalisée du bonheur individuel, refus d´une société où les rapports sont viciés par des enjeux marchands, repli vers un monde plus simple, un monde à taille humaine où l´homme contrôle ce qu´il fait, donne et reçoit. Bien évidemment, les Voltaire de la mondialisation crieront à la régression. Mais ceux-là, engoncés dans l´idéologie du Progrès, ne sauront pas être sensibles au propos du film.

Volem rien foutre al païs participe donc d´un mouvement important. On pourra ne pas être d´accord avec toutes ses idées, voire même avec aucune. Mais les tenants et les résistants sont d´accord sur un point : le Capitalisme n´est pas convaincant. La mondialisation qui, plus que son moyen de diffusion à l´échelle mondiale, en devient sa consécration absolue, fait peur car broie tout se qui s´écarte de son sillon. Alors oui, il en faut bien pour se révolter, ce qui passe dans l´idéal par l´affirmation d´un autre mode de vie, d´une contre-tendance au << Capitalisme - mondialiste >>.
Un mouvement important donc, mais probablement vain. Car le Capitalisme, depuis qu´il existe, a objectivement traversé des crises. Et il a toujours su évoluer et s´adapter. Il s´est modulé face à certains particularismes culturels, face aux crises systémiques qui l´ont parfois menacé, face aux résurgences nationales qui remettent en cause sa volonté d´expansion totale. Le Capitalisme se nourrit du rapport dialectique entretenu avec les contre-tendances qu´il a lui-même générées, et ses mues engendrent même un débat sur sa pluralité (un ou des Capitalismes ?). La contre-tendance esquissée par Volem foutre al païs pourra peut-être fédérer les opinions et les énergies ; elle semble plus sûrement n´être qu´un grain de poussière dans le vent. Qu´importe, voici un film-témoin qu´il s´agira de visionner dans quelques dizaines d´années, quand… le Capitalisme aura trouvé le moyen de dépasser les difficultés qu´il connaît aujourd´hui.

Titre original : Volem rien foutre al païs

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Durée : 105 mn


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