En 1716, l’Ospedale della Pietà à Venise recueille et forme de jeunes orphelines à la musique. Dissimulées au public, souvent masquées ou derrière une grille, l’orchestre de jeunes filles se produit pour les riches mécènes de l’institution. Cécilia, 20 ans, y excelle en tant que violoniste. Jusqu’au jour où l’arrivée d’un nouveau maître de musique, Antonio Vivaldi, vient bousculer sa vie et celle de l’Ospedale.

Le titre français de ce film annonce un biopic sur l’illustre compositeur des Quatre Saisons; or, au fil des scènes, Vivaldi nous apparaît certes, comme un personnage important, mais plutôt effacé, Cecilia (Cécile, un prénom symbolique pour les musiciens : Sainte Cécile), l’une des pensionnaires de l’orphelinat vénitien, demeurant la protagoniste de ce drame historique. Celui qui fut surnommé il prete rosso se voit ainsi réembauché dans l’Ospedale della Pietà, un institut recueillant les orphelins, essentiellement des filles, qui grandissent cloîtrées en ce lieu avant d’être mariées à de riches donateurs. La majorité du long-métrage se déroule dans cet établissement, où les jeunes femmes vivent entre tâches quotidiennes diverses et préparatifs à des mariages, sous la férule d’une mère supérieure qui donne le ton de sa sévérité dès une première séquence glaçante de cruauté envers des félins qui suscitaient la joie des pensionnaires. Parmi ces demoiselles, certaines ont la possibilité d’exercer la musique dans un groupe de violonistes dont le maître de musique initial se verra remplacé par Vivaldi. Ce dernier, malade et impécunieux, d’abord distant, montre un enthousiasme croissant pour ses élèves, surtout pour Cecilia, qui devient premier violon. Néanmoins, la violoniste semble promise à un officier revenu vainqueur d’un conflit entre Venise et la Turquie.
Damiano Michieletto s’attache principalement à l’espace de l’Ospedale. Lors des concerts donnés chaque semaine par les musiciennes, celles-ci sont placées en hauteur, depuis un balcon au-dessus de la nef, derrière une grille les empêchant d’être vues par le public -l’élite vénitienne -en contrebas. Le rez-de chaussée et la cour intérieure représentent un endroit d’abandon, de retrouvailles parfois, d’espoir vers une vie à l’extérieur. Le dortoir, où les orphelines évoquent leurs rêves d’avenir avec les éventuels mariages, leur sexualité (terra incognita pour la majorité d’entre elles). La photographie sublime cette variété entre hauteur et horizontalité limitée : cadrages précis et adéquats (l’échelle des plans entre l’intime et le collectif, avec toutes les informations dramatiques dévoilées dans le cadre), lumières diaphanes, couleurs proches d’une esquisse ou d’une aquarelle. Un choix esthétique en opposition avec la majorité des longs-métrages contemporains. Cette épure volontaire ne se refuse cependant pas quelques écarts ou libertés, tels ces moments où les concertistes jouent pour un mariage à l’extérieur, éprouvant une euphorie en un lieu champêtre, ou, plus baroque et surprenant, la réception du roi du Danemark digne d’un Zulawski ou d’un Fellini, assortie d’une musique moderne.

La musique tient également et évidemment une place de choix dans ce film : Primavera (Le Printemps) se rattache à l’un des mouvements des Quatre Saisons, que nous entendons fréquemment (lorsque le maestro compose , ou lorsque des émotions particulières pointent). La musique de Vivaldi, loin d’être décorative ou purement illustrative, devient un personnage ou un rouage essentiel de la narration, rythme le long-métrage dans son ensemble, décrit les pensées et tourments intérieurs des protagonistes. Le spectateur mélomane apprécie la partition qui lui est proposée, un éventail de délices tels que L’Estro Armonico, Gloria, Juditha Triumphans, Dixit Dominus, et d’autres morceaux que le compositeur Fabio Massimo Capogrosso restitue avec subtilité via une bande-son alternant hommage et variations.
Vivaldi et moi nous propose aussi deux personnages aux tempéraments contrastés, opposés. Vivaldi, malgré son génie musical avéré et renflouant les caisses de la Pietà, semble étonnamment timide, timoré, dans ses rapports avec autrui, hésitant souvent à affronter la hiérarchie de l’Ospedale ou l’aristocratie, même lorsque Cecilia veut poursuivre une carrière musicale sans aucune entrave : un anti-héros, en quelque sorte. Cecilia, quant à elle, demeure plus déterminée dans sa volonté d’émancipation : élève prodige, par passion de la musique, elle refuse un mariage lucratif avec un officier noble. Un refus du système mis en place par l’institut qui tire bénéfice de ce commerce proche du proxénétisme. Un refus qui va engendrer de fâcheuses conséquences que Cecilia assumera avec fortitude.

Ce long-métrage, qui ne ressemble pas à ces reconstitutions historiques trop décoratives noyant le propos initial et les personnages dans un livre d’images, trouve parfaitement son équilibre, sa justesse, dans ses nombreuses qualités picturales et sonores (les bruits de pas, le clapotis des eaux du canal, les portes, les instruments, les chuchotements) mais aussi dans la finesse de ses personnages (la mère supérieure montre finalement une part d’empathie à la fin du film), dans l’exposé des tensions et rapports (entre les classes sociales, les artistes, le catholicisme, la condition féminine), et grâce à l’interprétation excellente des acteurs.
La beauté existe encore, Vivaldi et moi en atteste. Vous serez assurément touchés par cette œuvre, tels ces nobles insensibles mais pleurant lorsqu’ils entendent les sublimes compositions vivaldiennes.





