Tyrannosaur

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Un couple tuméfié par la vie se crée dans un Glasgow sinistré. Partant d´une histoire qui pourrait se vautrer dans le misérabilisme, Paddy Considine signe un premier film intense d´une rugueuse beauté, illuminé par deux acteurs en état de grâce.

Voilà une manière fracassante de situer un personnage : Tyrannosaur débute en s’accrochant à la dérive éthylique de Joseph, veuf alcoolique au dernier degré, impuissant à gérer ses crises de rage. Dans un de ses accès de violence, il s’en prend à son plus fidèle ami : son propre chien, qu’il roue de coups, avant de se rendre compte de sa folie. Il fallait bien un acteur de la trempe de Peter Mullan pour rendre ce Joseph, sinon sympathique, du moins acceptable aux yeux du spectateur. Car Tyrannosaur ne lui facilite pas la tâche : pour son premier passage derrière la caméra (après un court métrage remarqué), l’acteur fétiche de Shane Meadows, Paddy Considine, s’est attaqué à un matériau sensible, avec une sensibilité et une maîtrise rare à ce stade.

Le fait est que Tyrannosaur ressemble pratiquement à un prototype de ces fictions britanniques écrasées par le poids du dérèglement social né dans les eighties, marmonnant le regard dans le vide le traumatisme des années Thatcher en situant leur action dans un Glasgow informe et grisâtre, marqué par un grand dénuement affectif et financier. Bien sûr, on pense plus d’une fois à Ken Loach et encore bien plus à Shane Meadows, qu’il s’agisse de This is England ou de Dead Man’s Shoes (que l’acteur-réalisateur a co-écrit). Considine sait d’où il vient, mais aussi où il va. Tyrannosaur trace sa propre trajectoire, s’extirpant à la fois du cadre du film social et du drame domestique, créant ça et là des éléments de suspense, de romance, de bravade nostalgique, lorsqu’une biture collective devient par exemple le seul moyen de noyer avec flamboyance son désespoir dans une illusion de vie meilleure.
 

Joseph est ainsi plus qu’une brute détruisant son abri de jardin pour expulser sa rage sanguinaire : malgré tous ses défauts, c’est un homme avant tout, capable de compassion, et qu’on devine anéanti par la mort de sa femme. Lorsqu’il tombe sur Hannah, une bénévole très croyante qui, envers et contre lui, voit ce qui est bon en lui, la collision émotionnelle est inévitable, déchirante, et passionnante. Hannah a elle aussi un lourd secret, relatif à son ordure de mari, mais nous ne sommes pas ici, malgré les apparences, dans un film noir.

Fidèle à son particularisme, Tyrannosaur se déploie progressivement sans chercher à épater, sans chercher à secouer gratuitement : le film est certes brutal, noir comme la suie, mais il se dégage, principalement grâce au travail du réalisateur sur la photographie et une mise en scène élégante qui alterne cadrages amples et gros plans au plus près des acteurs, une grande poésie de cette histoire simplement cruelle comme la vie. Peter Mullan est une fois de plus impressionnant, mais sa partenaire Olivia Colman, en femme battue qui n’entend pas renoncer à sa dignité face au sadisme de son compagnon (Eddie Marsan, tout en onctuosité psychotique), est tout aussi digne de louanges. C’est, contre toute attente, sa présence, son courage sans borne, son tumulte intérieur qui propulse ce récit à la rude clairvoyance, qui pourtant se termine par une note d’espoir. Un petit coup de maître, par ailleurs Grand Prix mérité du dernier festival de Dinard.

Titre original : Tyrannosaur

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Durée : 91 mn


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