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Tu peux garder un secret ?

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Vulgaire, facile et publicitaire, le dernier film d´Arcady confond cinéma et télévision… mais permet, sans le vouloir, de nous interroger longuement, pour un film qui n´en mérite pas tant, sur une certaine tendance, vicieuse et affligeante, du cinéma populaire français. Et propose une lecture sous-jacente comme un cri de détresse, mais est-ce volontaire ?

A la soirée des vingt ans de sa boîte, Delphine prétend devant deux collègues entretenir une liaison avec son patron Pierre Grimaux. Bien entendu, la rumeur fait le tour de la boîte, et Delphine se retrouve dans une situation tendue, d’autant plus que le patron en question est père, marié et… a déjà une maîtresse. Pour se sortir d’un tel imbroglio, elle fait appel à ses deux copines. La solution se dessine petit à petit : séduire vraiment le patron, afin que la rumeur se transforme en fait… Incarner son propre mensonge et transformer ainsi le simple et ambigu "paraître" en "être", le faux en vérité, voilà une belle idée de scénario pour ce qui aurait pu être une plaisante comédie sur fond de dénonciation des vices de la société, résumée ici à l’exemplaire monde de l’entreprise.

Le film ne prend pas de risques en puisant dans le schéma du vaudeville, comédie légère et populaire, fondée sur le quiproquo et une certaine grivoiserie. Le malentendu de départ transforme ainsi Delphine en ce qu’elle n’est pas – la maîtresse – jusqu’à la pousser à le devenir, au milieu d’histoires de coucheries dont se repaissent tous les collègues.

Le film en effet se contente, à partir de ce postulat de départ, de lancer une véritable mécanique fondée sur la surenchère, dans le monde hyper-codifié de l’entreprise, idéal pour jongler avec des situations aussi clichés que les personnages. Ces derniers possèdent déjà une pseudo-personnalité : le patron est impressionnant mais sympa, l’assistant est larbin, la DRH, méchante, la cocue frustrée, l’ado drogué, la maîtresse tigresse, etc. Les dialogues caricaturaux écrits par les trois auteurs-interprètes de la pièce à succès Arrête de pleurer Pénélope, qui jouent ici Delphine et ses deux amies, sont surjoués par des acteurs qui appuient chacun de leurs gestes et expressions de façon théâtrale – malgré la voix-off déjà pesante de Delphine. Le film souffre de cette confusion entre cinéma et théâtre au détriment du premier, et ainsi s’appauvrit.

Il y a dans Tu peux garder un secret ? un autre élément qui gouverne la mise en scène, et qui pose bien plus encore problème : la télévision, et surtout la publicité qui l’accompagne.
On sait le cinéma français dépendant des chaînes de télévision. Cependant, la dépendance est telle, ici, que le film est parfaitement moulé dans le format prime-time de TF1, allant jusqu’à mettre en scène Laurence Boccolini dans son rôle "télévisuel" : celui de son émission Le Maillon faible. Juliette Arnaud est passée par CanalPlus, Linda Hardy par France 2, les guests Micheal Youn et De Caunes ont eu leur succès sur le petit écran. Le happy-end pathétique répète que c’est (que) du bonheur, slogan on ne peut plus télévisuel, et s’achève sur un générique rose et des plans marins sur lesquels viennent se glisser, en surimpression, des images de notre nouveau et heureux couple – on croit rêver !

Tu peux garder un secret ? se donne comme un véritable téléfilm, publicités comprises. Sauf que la pub, plutôt que de constituer une coupure explicite, s’insinue ici sournoisement dans les plans, comme une évidence.
Delphine travaille dans une boîte de pub idéal pour le placement de produits. Par ailleurs, elle et ses amis sont entourés d’objets du quotidien, de l’alimentaire aux appareils technologiques, que la caméra ne se prive pas de montrer. Bien au contraire, et c’est là l’obscénité d’un film transformé en publicité étalée sur 1h46, elle ajoute des plans et compose des cadrages et des mouvements de caméra évidemment conçus pour filmer ces marques – voir, entre autres, le plan inutile dans lequel Delphine sort du métro et se trouve face à l’affiche d’une pub pour une bière qu’elle buvait déjà dans une scène antérieure. Cette ostentation confine, tout simplement, à de la pornographie publicitaire.

Perçu au premier degré, Tu peux garder un secret ? est d’une mièvrerie abêtissante et vulgaire, objet de consommation pure, à peine divertissant, car on rit peu de ces situations surfaites.
Au-delà, deux constats s’imposent : d’une part celui d’une société rongée par le paraître, et d’autre part la triste résignation à la logique marchande, dont le film, qui demeure dans le premier degré, est le premier exemple.
Reste que, en réécoutant les dialogues, ne pouvant croire à une telle bêtise et un tel étalage, on pourrait presque déceler un aveu. Notamment lorsque l’une de ses amies, dans la dernière séquence, trouve que la fin de cette histoire est ridicule de clichés. Le dialogue ainsi glisse des promesses et fait surgir des lucidités.

Plus qu’influencé par le théâtre populaire, la télé, la pub, la presse féminine, le film est rongé par ces références imposées, à tel point qu’elles dirigent le film. Des écrans plats parsèment les plans, devenant les seuls horizons de personnages face caméra – plan récurrent – en même temps qu’ils bouchent toute éventuelle profondeur de champ. La télévision pour unique avenir… Seul indice de cinéma entraperçu : l’affiche de King Kong dans l’appartement de Delphine. L’histoire d’un réalisateur qui, pour réaliser son film, embarque une actrice de vaudeville au chômage sur une île peuplée de monstres et de cannibales, notamment le fameux gorille. La belle, c’est moins Delphine prise au piège de l’impitoyable système hiérarchique de l’entreprise, qu’Arcady lui-même coincé dans ses impératifs, et même le cinéma tout entier, art du grand écran dangereusement entre les mains du petit…

Titre original : Tu peux garder un secret

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Durée : 106 mn


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