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Tout sur ma mère

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Un des plus beaux accomplissements de Pedro Almodovar dans le mélodrame.

Après les tapageuses et provocantes œuvres qui le révélèrent dans les années 80, Pedro Almodovar avait amorcé une passionnante mue avec Talons aiguilles (1992) où son univers bariolé se teintait plus explicitement de mélodrame à travers une tumultueuse relation mère-fille. Tout sur ma mère poursuit cette tendance (qui aboutira à certaines de ses œuvres les plus profondes et matures dans les années 2000) et s’avère un de ses films les plus touchants. Comme toujours avec Almodovar, un point de départ simple aboutit à une intrigue très dense et aux réflexions inattendues. Le sous-texte théâtral est le fil rouge qui servira de révélateur au protagoniste. Le titre Tout sur ma mère/Todo sobre mi madre est ainsi une référence au All about Eve de Joseph L. Mankiewicz que le personnage de Manuela (Cecilia Roth) regarde avec son fils Esteban (Eloy Azorín) au début du film. La mort tragique d’Esteban tue dans l’œuf le point de départ d’Eve (l’admirateur mourant en essayant d’approcher son idole) tout en en offrant en partie un remake lorsque Manuela va s’immiscer dans l’entourage de l’actrice Huma Rojo (Marisa Paredes). Manuela réalise ainsi le rêve avorté de son fils tout en satisfaisant une un rêve passé lorsqu’elle remplacera de façon inopinée une actrice de la pièce. Almodovar prend le squelette de la trame d’Eve où, plutôt qu’une ambition qui séparait et opposait les femmes entres elles, il laisse s’exprimer leur solidarité à travers leurs quêtes personnelles.

 

 

La fiction dans la fiction sert ainsi de révélateur pour les héroïnes, actrices figurées ou explicites de leur destin à différents moments du récit. Manuela « joue » dès le début dans ses colloques sur la transplantation et endossera ensuite, sur scène et dans la vie divers « rôles » avant de se trouver. La religieuse Maria (Penelope Cruz) fuit une famille bourgeoise sinistre pour la religion, mais le contact avec les marginaux divers révèle encore un autre pan de sa personnalité. La romance tumultueuse entre Huma et sa partenaire junkie Nina (Candela Peña) offre elle un miroir déformant de la pièce Un Tramway nommé désir qu’elles jouent chaque soir, Almodovar exprimant la dimension torturée et destructrice d’un amour impossible. Les loges de théâtre synonymes de flatterie, duperies et conflit dans Eve deviennent pour Almodovar une alcôve de proximité, complicité et confidence qui se prolonge progressivement dans le monde extérieur où cette solidarité féminine est indispensable – la très triviale scène entre Huma, Agrado, et Maria dans l’appartement de Manuela. Les relations amoureuses et familiales s’effondrent (parfois dans le simple oubli avec l’Alzheimer du père de Maria Rosa) et c’est cette amitié féminine qui constituera le véritable socle affectif du film. La quête, la cause du malheur et l’espoir peuvent se confondre en un seul prénom, « Esteban », une manière pour Almodovar d’explorer les jeux de la destinée et la complexité humaine. Cela se ressent dans sa façon toujours vivace et nuancée d’observer les figures marginales.

Lola (Toni Cantó) sous le travestissement ne s’est pas délesté d’une certaine lâcheté masculine tandis qu’Agrado (Antonia San Juanen), en surface le personnage le plus artificiel, s’avère le plus authentique, le seul à ne pas se perdre dans des identités sexuelles, morales… La magnifique scène d’improvisation au théâtre face à un public hilare fait ainsi office de profession de foi. Les dédales du récit n’ont ainsi qu’un unique but, l’ode à la femme et à ses divers rôles au cœur de la vie et de la fiction. Grand film.

 

 

 

Titre original : Todo sobre mi madre

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Durée : 101 mn


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