Seule la joie

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La vie dans une maison close de Berlin.

Chercheuse en sciences sociales

Après une thèse en sciences sociales, Henrika Kull étudie le cinéma à Berlin et passe rapidement à la réalisation. Son film de fin d’étude, Jibril, est sélectionné dans la section Paranoma de la Berlinale en 2018 et gagne plusieurs prix dont celui du meilleur film pour le Studio Hamburg Young Talent Award. Il sort en salles l’année suivante en Allemagne. Seule la joie, son deuxième long-métrage, est produit par Flare Film en coproduction avec ZDF – Das kleine Fernsehspiel. Son troisième long-métrage Central Station est actuellement en phase de développement. C’est une réalisatrice très prometteuse et son deuxième film est vraiment une réussite. Pourtant le sujet n’est pas facile puisqu’il raconte la vie dans une maison close de Berlin et est traité d’une manière à la fois réaliste, presque comme un documentaire, avec des échappées vers la beauté et la poésie qui lui apportent une respiration, d’autant qu’il est construit en commençant par un beau flash-back qui permet de comprendre l’évolution du personnage principal, Sasha, interprété par une actrice lumineuse, Katharina Behrens.

Comment travaille une prostituée ?

Pour une fois, ce film n’est pas un réquisitoire contre le patriarcat ou la violence faite aux femmes, même si on peut lire en filigrane la tendance politique de la réalisatrice. Mais ce qu’elle nous décrit, hormis bien sûr la clientèle, c’est un monde de femmes, celles qui sont prostituées et qui surjouent la séduction ou la provocation. On sent bien, dans la démarche de la réalisatrice, la prégnance de ses études de sciences sociales car, sans être réellement un documentaire, le film montre bien la condition de ces femmes. Elle s’en est d’ailleurs confié dans la note d’intention du film : « J’ai toujours été intriguée par tout ce qui a trait au désir et aux corps et par les espaces de frontières sociales et de stigmatisation. En 2010, un travail de recherche m’a menée dans une maison close pour la première fois. Je souhaitais comprendre comment fonctionne cet endroit. Comment les femmes qui y travaillent appréhendent la féminité ? Comment se comportent-elles entre elles ? Comment se comportent-elles avec leurs clients ? »

Un métier comme les autres ?

Mine de rien, en observant et en recréant méticuleusement ce qu’on appelait autrefois une maison close (terme qui lui convenait parfaitement), Henrika Kull parvient à répondre aussi à une question qui obsède sans doute les femmes, puisque les hommes y viennent afin d’assouvir leurs désirs : comment peut-on faire ce métier ? Eh bien, semble-t-elle nous dire, le plus simplement du monde comme si la jeune fille entrée en maison avait choisi en fait ce métier qu’elle fait avec sérieux et assiduité comme n’importe quel autre, avec des rapports tarifés et sans y mettre ni aucun pathos, ni aucune sensiblerie. D’ailleurs, les relations avec la tenancière sont tout sauf conflictuelles, même si on sent par en dessous la direction et les directives venues des hommes qu’on voit très peu. Bien sûr, Henrika Kull en tire une conclusion que l’on retrouve dans le dossier de presse et que nous laissons à l’appréciation du lecteur de cet article : « Au cours de mes recherches et pendant le tournage, j’ai eu de plus en plus l’impression qu’à travers leur métier, les travailleuses du sexe regagnaient du pouvoir sur leur corps. En l’utilisant comme marchandise, elles génèrent leur propre profit et peuvent ainsi s’émanciper de l’exploitation de leur corps par la société patriarcale. Dans cette société où l’oppression systémique et l’instrumentalisation du corps des femmes perdurent depuis des siècles, le travail du sexe représente quelque chose de subversif selon moi. Recevoir de l’argent contre un service sexuel semble être une réaction logique et honnête dans la société dans laquelle on vit. »

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