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Sans frapper

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Le récit d’Ada sur son viol interprété par d’autres voix pour n’en faire qu’une.

Une mise à distance

Le spectateur est actuellement habitué à entendre parler de la condition féminine et du viol d’une manière générale. Habitué, mais peut-être pas encore blasé, du moins on l’espère, depuis que le mouvement #metoo a médiatisé ce problème d’une manière souvent trop brutale et comminatoire. Au contraire, le travail d’Alex Poukine, réalisé avant l’affaire Weinstein qui a ébranlé le milieu du cinéma, est intéressant justement parce qu’il propose une mise à distance et une intelligence qui manquent souvent aux combats militants trop frontaux, notamment ceux hérités du monde anglo-saxon. Ainsi, avec ce film réalisé à Bruxelles, la réalisatrice nous délivre le portrait d’une jeune femme dont on ignore au début tout et pour laquelle le mot viol n’est pas prononcé d’entrée. De plus, en choisissant d’adapter son texte pour ce documentaire, Alexe Poukine propose au spectateur une sorte de distanciation car l’auteur du texte, Ada, n’apparaît pas à l’écran mais ses mots sont interprétés par différentes personnes cadrées comme pour un documentaire. Cela donne une force incroyable à cette dénonciation du viol par une jeune réalisatrice qui avoue ne l’avoir jamais subi mais qui trouve les images pour cadrer avec la souffrance et le questionnement de celles et ceux qui ont été violés. « Si le film mélange jeu et témoignage en une mise en abyme du récit à travers ses protagonistes, déclare-t-elle dans le dossier de presse du film, il s’agit bel et bien d’un documentaire : il documente non seulement l’histoire d’Ada, mais aussi celles des personnes qui l’incarnent et font liens avec elle. »

Apparition du « nous »

Ada est une jeune fille qui est allée un jour à la rencontre de la réalisatrice alors qu’elle présentait un film. Ada lui annonce qu’elle a écrit un texte pour se délivrer du souvenir de son viol. En permettant à ce texte de vivre à travers les visages et les voix d’une dizaine de personnes différentes, elle a réussi à imposer un « nous » qui sensibilise plus que tous les tracts et toutes les dénonciations publiques, même si certaines ont été utiles. Dans la douceur, dans l’empathie mais volontairement pas mise en scène, Alexe Poukine, photographe et déjà réalisatrice d’un long-métrage documentaire, Dormir, dormir dans les pierres, offre à Ada la possibilité de démultiplier son témoignage pour qu’il soit entendu et diffusé. Car comme nombre d’autres femmes de par le monde, elle a été violée à plusieurs reprises par le même homme qui, en plus, était un proche. Ce récit qu’elle lui propose étonne et dérange la réalisatrice qui décide d’aller plus loin pour comprendre ce qu’il se passe dans la tête d’une femme violée et pour sortir des clichés habituels de la violence et du traumatisme pour délier les fils de la mémoire et de la culpabilité.

Comprendre la mémoire

Elle le déclare dans l’entretien qu’elle a accordé au dossier de presse du film : « Je l’ai revue plus tard à Bruxelles et elle m’a raconté qu’elle avait été violée trois fois la même semaine par un homme qu’elle connaissait. Ce qui m’a choquée, c’est que moi, qui suis plutôt féministe primaire disons, j’ai réalisé que j’éprouvais une sorte de scepticisme. Ça ne correspondait pas à l’image que j’avais d’un viol, commis la nuit, par un inconnu, dangereux et armé… Et puis, il y avait des incohérences dans son récit, des sauts dans le temps… En fait, elle dissociait quand elle parlait de son histoire mais je ne connaissais pas à l’époque ce phénomène. Je n’avais pas les outils pour la comprendre et je ne la comprenais donc pas. Mais cette histoire m’obsédait. Je lui ai demandé de me raconter tout ça, ce qu’elle a fait très patiemment, et j’ai enregistré son récit pendant deux ans. Parallèlement, j’ai beaucoup lu sur le traumatisme, la dissociation, les mécanismes de la mémoire traumatique. »

 

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Durée : 85 mn


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