Salon Kitty (1976). Mediabook DVD/BLU-RAY paru chez Sidonis/Calysta.

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Un opéra érotique.

Madame Kitty (Ingrid Thulin) tient une maison close dans l’Allemagne nazie où soldats et diplomates viennent se « détendre ». Sous les ordres d’un officier SS, Wallenberg, (Helmut Berger) avide de pouvoir, Madame Kitty se voit sommée d’organiser un nouvel établissement de qualité aryenne, où à son insu des appareils d’enregistrement ont été installés dans chaque pièce. ces renseignements seront utilisés pour faire chanter voire exécuter les clients indiscrets et permettre à Wallenberg d’accéder lui-même au pouvoir. Lorsque Madame Kitty et l’une des prostituées, qui ne connaissent pas ce stratagème, découvrent le pot-aux-roses, tout en constatant les dérives tragiques de cette situation, elles décident dès lors de détruire la carrière de l’officier.

Au mitan des seventies, Tinto Brass se voit refuser une trilogie concernant le pouvoir, en souhaitant débuter par un film sur les Borgia auquel il voulait associer Richard Burton comme protagoniste. Il trouve porte close auprès de ses producteurs qui lui proposent un film concernant une maison close. Ses films antérieurs, plutôt underground, œuvres orientées vers un érotisme séditieux, ne rencontrèrent pourtant pas le succès escompté. Brass accepte donc la commande d’Ermanno Donati et Giulio Sbarigia, une adaptation d’un roman historique de Peter Norden, best-seller basé sur une histoire vraie : celle d’un lupanar fréquenté par des diplomates et des officiers devenant un havre d’espionnage commandité par Heydrich, responsable des Waffen SS. Ennio De Concini (scénariste aux multiples talents, oscarisé pour Divorce à l’italienne) et Maria Pia Fusco (alors journaliste et critique de cinéma, et future scénariste des Black Emanuelle avec Laura Gemser) travaillent de concert sur le script de Salon Kitty.

Salon Kitty peut se concevoir comme un film dans la lignée de films comme Les Damnés de Visconti, Portier de nuit de Liliana Cavani, Salo ou les 120 Journées de Sodome de Pasolini, voire Cabaret de Bob Fosse. Ensuite, nous pouvons considérer Salon Kitty comme l’amorce d’un genre exploité par le cinéma bis : la nazisploitation, digne d’un Mattei ou d’un Jess Franco. Le film commence par un générique au cours duquel la splendide Madame Kitty (Ingrid Thulin), se produit dans son cabaret appelé Salon Kitty. Kitty est finement habillée comme un être moitié femme/moitié homme, vêtue de manière ambiguë, telle une relecture joyeuse des Damnés ou de Cabaret. Le film sera d’ailleurs agrémenté de numéros musicaux rendant hommage aux ambiances musicales du Berlin des années 30 ou à Marlène Dietrich. Mais Brass nous propose ensuite, une fois ce prologue plaisant terminé, une immersion dans un nazisme constitué de tableaux délirants, colorés et sadiens, une succession de scènes tantôt cocasses, tantôt éprouvantes, où les corps s’exposent ou sont exposés à des situations cassant les défis de la domination souhaitée par les nazis par rapport à leurs victimes et leurs complices, tout en montrant leur fierté et leur foi immarcescibles dans leur culte du corps et du führer . Le cinéaste de l’excès et de l’outrance s’en donne ici à cœur joie : orgies, abattoir, repas de bourgeois commentant la politique avec une bêtise crasse, femmes volontaires pour intégrer le projet de la maison close devenant antre de confidences écoutées par les SS et passant donc des tests avec des freaks afin d’éprouver leur bonne volonté. Tableaux-limites s’unissant formellement dans une volonté satirique d’un Tinto Brass excellant dans un montage démontrant les vertus cinématographiques de sa première période. Otto Dix version Pasolini, en quelque sorte.

Passée cette première partie testant le regard et les nerfs du spectateur, Salon Kitty prend une autre tournure, s’illustre par son esthétisme, son esthétique. Brass s’est ainsi associé avec Ken Adam, l’un des plus brillants décorateurs de l’histoire du cinéma, célèbre notamment pour avoir collaboré avec Stanley Kubrick (Docteur FolamourBarry Lyndon). Ken Adam, qui avait fui le nazisme avec sa famille dans les années 30, se souvient de l’appartement familial pour construire le décor de la résidence de Wallenberg, l’officier SS interprété par Helmut Berger. Adam conçoit des décors somptueux, ceux des deux maisons closes du film, la première plutôt Art Nouveau, la seconde, élaborée par les nazis, plus proche de l’Art Déco, aux chambres et antichambres d’une blancheur froide. Deux visions du monde, du plaisir, de l’humanité. Brass a choisi comme chef-costumier Jost Jacob, qui collaborera ensuite maintes fois avec le réalisateur. Jost Jacob est chargé de dessiner toutes les robes des prostituées de Madame Kitty, ainsi que les tenues excentriques de cette dernière, alors qu’Ugo Pericoli modèle les uniformes des officiers nazis.

Autres qualités de Salon Kitty : son casting, où nous retrouvons parmi les protagonistes Ingrid Thulin (flamboyante, émouvante), Helmut Berger (à la démarche féline, encerclant les personnages féminins tel un prédateur). Les Damnés se retrouvent pour un nouveau bal. Teresa Ann Savoy, jeune pousse du cinéma italien, dans un rôle romantique mais intense de prostituée vengeresse, leur tient la dragée haute. Au trio, viennent se greffer des personnages incarnés par des acteurs d’horizons variés : John Steiner (un officier SS dansant, esquissant des pas dignes du patinage artistique), Tina Aumont (épouse soumise et pathétique de Walenberg/Berger), et même le vétéran John Ireland qui, en quelques apparitions, compose un personnage sympathique et humain. N’oublions ni la merveilleuse photographie de Silvano Ippoliti, aux couleurs flamboyantes, aux lumières subtiles, et la précision toute maniériste du réalisateur au cadrage parfait, à la caméra épousant les corps alliés aux émotions et aux pensées des personnages, aux zooms parfaitement agencés parmi cette galerie parfois grotesque, parfois tragique, de situations déviantes et étonnantes.

Somme toute, Salon Kitty, qui souffrit de la censure et de la critique, oscille entre le cinéma de genre, la satire d’un pouvoir finalement grandiloquent, la comédie érotique, le mélo romantique, le film historique. Belle union formant un film résistant, une ode paradoxale à la liberté. Et à la vie. Un opéra vital. Un chef-d’œuvre enfin disponible grâce à une édition de référence.

 

Nom original : Salon Kitty

Classé : 16 ans et plus

Couleur

Format : Cinémascope, Couleur • 1.85:1

Audio : Versions italienne, française, et américaine. Sous-titre français

Durée : 133 min.

Support : Mediabook

Bonus : PRESENTATION DU FILM PAR JEAN-FRANCOIS RAUGER (DIRECTEUR DE PROGRAMMATION DE LA CINEMATHEQUE FRANCAISE; 19 MIN) INSIDE SALON KITTY : INTERVIEW  DE TINTO BRASS (15 MN) DESIGNING SALON KITTY: INTERVIEW  DE KEN ADAM PRODUCTION DESIGNER DU FILM (18 MN) BANDE ANNONCE

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Durée : 133 mn


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