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Rencontre avec Rahmatou Keïta, une pionnière du cinéma nigérien

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« Al´lèèssi… Une actrice africaine », le documentaire de la réalisatrice Rahmatou Keïta, est devenu en 2005 le premier film nigérien à être présenté en sélection officielle au Festival de Cannes.

Son travail a redonné vie à un Septième Art pionnier en Afrique, que l’on acclamait déjà à Cannes en 1969, l’année où a été créé le Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou (Fespaco). Le cinéaste nigérien Oumarou Ganda avait alors présenté son long métrage, Cabascabo, dans le cadre de La semaine de la critique internationale.


Al’lèèssi…Une actrice africaine
raconte l’histoire du cinéma nigérien, au travers de la carrière de Zalika Souley, la première comédienne nigérienne. Pourquoi ce film ?

(Rahmatou Keïta) Al’lèèssi…Une actrice africaine raconte l’histoire des pionniers du cinéma en Afrique que sont les Nigériens. Le Niger est le premier pays africain, en dehors de l’Egypte, à créer une industrie cinématographique. C’est une histoire qui me trottait depuis longtemps dans la tête. Je me demandais souvent ce qu’étaient devenus Mustapha Alassan, Djingarey Maïga, – Oumarou Ganda étant mort en 1981, des réalisateurs qui faisaient des films quand nous étions petits. Leurs œuvres et leurs traces ont disparu au fil des ans. Même au Niger, on commençait à les oublier. Je m’en suis aperçue en m’adressant aux Archives nationales qui n’arrivaient pas à me fournir les informations que je recherchais. Quand je me suis mise à la réalisation, j’ai repensé immédiatement à ces cinéastes, à leurs acteurs, comme Boubacar Souna ou Zalika Souley, la première comédienne à avoir accepté de jouer dans une fiction nigérienne. Une fois le film terminé, je me suis rendue compte que, d’un point de vue symbolique, je leur demandais l’autorisation d’emprunter leur voie et, au vu de l’accueil qu’ils m’ont réservé, j’ai su qu’ils me l’accordaient.

Dans votre documentaire, on découvre qu’il y a eu des westerns nigériens ?

(RK) Nous avons été nourris par le cinéma américain. Les premiers films qui sont projetés au Sahel sont des westerns, puis arrivent les péplums et le cinéma indien. Les films européens se feront connaître bien plus tard. Auparavant, l’administration coloniale française nous montrait des films de propagande où il était question de leur « mission civilisatrice ». Lorsqu’ils commencent à faire des films, les cinéastes nigériens se réfèrent tout de suite au cinéma américain. Les rôles des femmes sont alors inspirés du cinéma occidental. Zalika Souley incarnait des personnages de prostituée, d’entremetteuse… En Occident chrétien, la femme est toujours celle par qui la faute arrive : c’est elle qui invite Adam à croquer la pomme ! Après ce mimétisme, Mustapha Alassan et Oumarou Ganda se sont ensuite inspirés des phénomènes de société. Le Wazou polygame de Oumarou Ganda, par exemple, est inspiré d’un fait divers.

Y a-t-il des courants différents dans le cinéma africain ?

(RK) Chaque individu a bien évidemment un style différent, le cinéma est avant tout une expression artistique. Néanmoins, des réalisateurs peuvent subir les mêmes influences culturelle, linguistique, géographique… Par exemple, une école malienne du cinéma existe. Des cinéastes comme Cheik Oumar Sissoko, Adama Drabo, Abderrahmane Sissako ou Souleymane Cissé appartiennent à ce courant. Il y a également un cinéma sahélien commun aux pays riverains du fleuve Niger, avec des thèmes récurrents comme l’eau, parce que ce sont des pays arides. Il y a une couleur et une atmosphère qui leur sont propres. Tout comme il y a une atmosphère du cinéma japonais, même si les films de Yasujiro Ozu n’ont rien à voir, sur le plan artistique, avec ceux de Akira Kurosawa.

Vous êtes aussi une pionnière, puisque vous êtes la première réalisatrice nigérienne. Quelle est la place des cinéastes femmes dans le cinéma africain ?

(RK) Je n’ai pas à me plaindre. Nous sommes très bien reçues et ceux qui nous ont précédées, dans leur grande majorité, nous soutiennent.

Pour les 50 ans du cinéma africain, la Cinémathèque française a organisé une rétrospective de janvier à mars derniers. Il n’y a eu que deux films réalisés par des femmes dans la programmation de Africamania. Vous avez dénoncé le jour de l’inauguration cette espèce de ségrégation faite aux femmes dans la programmation ?

(RK) L’incident est clos. J’ai eu à me plaindre, car nous sommes beaucoup de femmes africaines à faire des films. J’ai trouvé injuste cet isolement et je l’ai dénoncé, d’autant qu’on nous a appelées sur scène pour la photo de famille… Nous ne sommes pas des pots de fleurs qu’on pose ici et là pour faire joli ! Nous sommes des réalisatrices et il aurait été juste que nos films soient également présentés. Cela dit, ce n’était pas le fait de la Cinémathèque française. Ne connaissant pas notre cinéma, elle a fait appel à des soi-disant spécialistes qui nous ont zappées ! La Cinémathèque avait découvert Al’lèèssi…Une actrice africaine par hasard et a appelé la production pour lui indiquer qu’elle l’aurait sélectionné si elle l’avait vu à temps. Ils ont fini par projeter le documentaire le 8 mai dernier. Je tiens à remercier Serge Toubiana et Olivier Père (respectivement directeur et programmateur de la Cinémathèque française, ndlr).

Beaucoup de films africains sont projetés en France, le vôtre ne l’a pas été alors que vous résidez dans ce pays et que votre film a été présenté à Cannes. Comment expliquez-vous cette situation ?

(RK) On ne peut pas dire que beaucoup de films africains soient projetés en France. Au contraire, nos œuvres y sont peu visibles, mais je ne désespère pas d’y voir mon film projeté. Aux Etats-Unis, il est distribué et même enseigné dans les universités, mais il ne se passe rien en France. Même la direction du Festival de Cannes m’a dit que c’est la première fois qu’un film en sélection officielle ne trouve pas preneur. Les distributeurs français aiment le film, mais ne semblent pas vouloir prendre de risques. Al’lèèssi…Une actrice africaine aurait été peut-être plus facile à distribuer s’il avait été coproduit par une chaîne de télévision. Arte m’a, par exemple, indiqué qu’elle ne faisait de contrats qu’aux productions qu’elle connaissait. On ne va pas dans un magasin parce qu’on est copains avec la vendeuse ! Un responsable d’une autre chaîne s’est évertué à m’expliquer qu’il n’y avait pas un public africain assez important pour justifier une diffusion. Je lui ai rétorqué : « Quand vous diffusez un film de Kurosawa, c’est parce que vous estimez qu’il y a assez de Japonais en France pour le voir ? ». Bien entendu, la conversation ne s’est pas poursuivie. On ne fait pas un film pour un public en particulier, mais pour partager ses émotions avec le monde entier.

Les films africains que nous voyons en France ne sont pas souvent distribués en France. Votre documentaire a été, lui, projeté au Niger, au Sénégal, au Burkina Faso…

(RK) Nous n’avons pas d’industrie cinématographique. Mon film a bénéficié du Fonds Africa Cinémas (Il est clos depuis décembre 2006, ndlr). Ce sont les cinéastes africains qui en sont à l’origine (grâce aux démarches entamées) depuis une trentaine d’années. Bien plus tard, la France s’en est inspirée en récupérant un pourcentage des recettes des films nord-américains qui écrasent les productions hexagonales. Les sommes récoltées permettent ainsi de produire des films français. Nos aînés ont obtenu de l’Union européenne qu’elle participe à la distribution de nos productions, puisque les films européens nous grillent souvent la politesse en Afrique. Chaque année, quelques films africains en bénéficient pour faire face à des frais de distribution qui sont onéreux. Une copie de film coûte entre 3 et 4 000 euros, il faut en faire une centaine, ainsi que des affiches et des dossiers de presse. Le fonds permet aussi de couvrir nos déplacements. Les recettes – la place coûte à peine un euro chez nous – reviennent, quant à elles, aux distributeurs locaux.

Comment envisagez-vous l’avenir du cinéma africain ?

(RK) Le développement d’une industrie cinématographique passe par une volonté politique. A chaque fois que je vais dans un pays, je rencontre le ministre de la Culture. Au Niger, j’ai réussi à convaincre en 2005, notre ministre et le président de la République – et j’en suis heureuse, de mettre en place un Centre national de cinéma. Un budget annuel sera alloué à la production de films. Quand ils ont vu Al’lèèssi…Une actrice africaine, les responsables politiques nigériens se sont rendu compte que notre pays avait abandonné un art précieux : le cinéma.


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