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Policier, adjectif (Politist, adjectiv – Corneliu Porumboiu, 2010)

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Le quotidien d’un policier en filature transformé en métaphore politico-métaphysique et réflexion sémantique.

« On fait la révolution qu’on peut. Chacun à sa manière » était la réponse de l’un des personnages de 12h08 à l’est de Bucarest, Caméra d’Or du festival de Cannes 2006. C’est en effet une révolution que Cornueliu Porumboiu entame avec son premier film, regard plein d’humour et de cynisme sur la Roumanie post-Ceaucescu et qu’il poursuit en 2010 avec Policier, adjectif.

Moins reconnu que Cristian Mungiu – Palme d’Or 2007 pour 4 mois, 3 semaines et 2 jours – et ses autres camarades de la nouvelle vague roumaine, Porumbio voit néanmoins son œuvre empreinte de tendresse et de réalisme sociologique consacrée par de nombreux festivals, jusqu’à Un Certain Regard 2009. A travers une épure du style qui flirte avec l’écriture documentaire, une lenteur et l’abandon de toute intrigue véritable, Policier, adjectif se veut le portrait le plus pertinent d’une Roumanie malade, encore convalescente de la chute du dictateur communiste et pas encore tout à fait intégrée dans le monde occidental capitaliste version Union Européenne.

Quelques jours dans le quotidien de Cristi, un flic d’une trentaine d’années chargé de surveiller un lycéen fumeur de hasch. Observateur intelligent des petites gens à défaut d’être un policier exemplaire , il suit son petit délinquant partout, revient régulièrement au commissariat pour son rapport, repart en filature, guette, ramasse des mégots, rentre chez lui.

Policier, adjectif n’est pas un polar. Ou alors un polar décalé, dénaturé même. On est ici plus proche d’une rêverie urbaine, à la manière d’un Melville qui s’affranchissait des questions d’intrigue pour laisser place à une réflexion humaniste et poétique sur la nature des malfrats et des défenseurs de l’ordre.

Une valse à deux temps

Policier, adjectif se divise en deux grands moments : le silence des séquences de filature / celles de dialogue entre les autres policiers et Cristi et sa femme. Pour l’essentiel, ce sont de longues filatures dans les rues délabrées de la petite ville de Vaslui, d’attentes immobiles au pied d’un poteau électrique, de lectures in extenso de rapports administratifs et de silences interminables. Le quotidien, l’ennui même dans ce qu’il a de plus poètique et de cinématographique : Porumboiu flirte allègrement du côté d’Antonioni, on retrouve chez lui la maîtrise du plan-séquence et de la coupe juste, de ce cadre qui parvient en un plan à fixer les tourments intérieurs des personnages. Melville, Antonioni mais aussi Bresson, dont l’ombre du Pickpocket hante le rituel de cet homme filmé quasi-exclusivement de dos, tout son corps tendu vers sa cible.

Les scènes de dialogue, principalement entre Cristi et sa femme, installent un déficit de communication d’où découlent l’humour et parfois le burlesque. Ce burlesque à froid se retrouve dans ce plan de près de dix minutes dans la cuisine du couple. Cristi mange en silence dans la cuisine pendant que sa femme écoute en boucle une chanson à l’eau de rose dans le salon. Le couple finit par engager une discussion sémantique sur les paroles. « Que serait le champ sans soleil ? / Que serait aujourd’hui sans demain ? » Elle y voit une tentative de définir l’amour idéal par « des symboles et une anaphore ». « Si la chanteuse veut parler d’infini, pourquoi ne dit-elle pas directement "infini" ? », lui rétorque-t-il.

Le poids des mots

Encore faut-il connaître le sens exact des mots. Porumboiu met le doigt sur une hypocrisie du comportement arc-boutée sur l’absurde d’un vocabulaire. Marié à une enseignante de français qui lui donne des leçons sur les figures de style, Cristi incarne le bon sens du citoyen terre à terre, et il n’entend pas punir aveuglément.

Les mots n’ont pas pour lui le même sens que celui qu’ils ont pour les gens cultivés, ou pour les obsédés de la sécurité, ceux qui veulent faire du chiffre dans les commissariats et ignorent la notion de circonstances atténuantes. Cristi n’a cure que, nom ou adjectif, le mot "policier" change de fonction, voire d’orthographe. Ce qu’il ressent à l’énoncé d’une notion (loi, conscience) ne correspond pas à ce qu’en dit le dictionnaire. Ce dictionnaire qui justement va arbitrer l’affrontement final entre le policier et son commissaire : quelles sont les définitions de morale, police et conscience ?

Porumboiu recycle ici le polar classique, la morale et la conscience s’opposant au droit dans une sorte de compression des codes du genre qui annihile tout suspense, l’enjeu du film étant ailleurs. D’abord dans la satire d’une société cadenassée par la surveillance policière, la bureaucratie. Cristi, rouage dans un univers qui espionne, cherche à réprimer, constitue des dossiers, des fichiers, des archives, est aussi l’employé sans pouvoir d’une administration d’Etat, caricature du fonctionnariat. L’épure de la mise en scène rejoint ici des schémas de sociétés, des figures sociales réduites à leur expression la plus simple. Le cinéaste cherche à pointer du doigt l’évolution d’un pays encore malade de la dictature communiste et prisonnier d’une bureaucratie omniprésente et inefficace. Il stigmatise cette incommunicabilité de la Roumanie "moderne" où les personnages parlent un langage dont ils ont oublié le sens.

Porumboiu incarne brillament la nouvelle génération de cinéastes roumains, qui a vécu les dernières heures du régime de Ceausescu mais qui, aujourd’hui libérée de l’obligation de propagande, tient à pointer les incohérences, les absurdités de ce pays encore en construction. A cette époque de transition entre l’ancien modèle de société et le nouveau proposé par l’Union européenne, toute insurrection est châtiée, nous dit Policier, adjectif, qui se polarise sur ce que signifie l’objection de conscience dans un pays où opposer loi et justice est une preuve de subversion.

Titre original : Politist, adjectiv

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Durée : 113 mn


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