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Plein Soleil

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Un Delon lumineusement diabolique et transpirant le crime, un Ronet charismatique, une Laforêt sensuellement boudeuse : « Plein Soleil » de René Clément ressort en salles en version restaurée, l´occasion de (re)voir un chef-d´oeuvre du cinéma français.

Il y a comme ça, des mésestimes tenaces dans l’histoire du cinéma. René Clément fait partie de ces réalisateurs qui ont été boudés, qui ont rarement fait l’objet d’analyses (1), accusés par la Nouvelle Vague de faire un « cinéma de scénariste » comme dira Truffaut, ou d’être un « excellent technicien » selon Godard, non sans ironie. Les Cahiers du cinéma ont largement contribué à conspuer un réalisateur à la filmographie certes déroutante mais impressionnante. Car, si l’œuvre de René Clément est difficilement classifiable, c’est qu’il n’a eu de cesse de renouveler les genres cinématographiques et les types de narration visuelle. Ironie du sort, la bande des Cahiers élevait au rang de maître absolu Alfred Hitchcock, qui confiait son admiration pour un certain… René Clément. Et le réalisateur britannique n’était pas le seul : Billy Wilder, Roman Polanski (qui assista au tournage de Quelle joie de vivre en 1961 et dont le premier long métrage Le Couteau dans l’eau, sorti en 1962, fut largement influencé par Plein Soleil) ou encore Martin Scorsese (qui participa financièrement à la restauration de Plein Soleil aux États-Unis) comptent parmi ses plus fervents admirateurs.

Et pour cause, Plein Soleil, onzième long métrage de René Clément sorti en 1960 (deux ans après Barrage contre le Pacifique, un drame situé en Indochine avec Anthony Perkins et Silvana Mangano), révèle une mise en scène moderne et une tension psychologique redoutable, qui laissent encore intactes la violence et la beauté de certaines scènes plus de cinquante ans après sa sortie. Film le plus populaire de Clément avec Jeux interdits en 1951, Plein Soleil est une adaptation de Monsieur Ripley (1955), roman de Patricia Highsmith (qui connaîtra une autre adaptation par Anthony Minghella en 1999 avec Judd Law et Matt Damon, Le Talentueux Mr Ripley). Sur fond d’oisiveté et sous le sunlight de Rome et de la baie de Naples, Plein Soleil ne met pas tant en scène un trio que deux couples : celui de Philippe Greenleaf (Maurice Ronet), un riche fils à papa américain qui se paie du bon temps à coups de milliers de dollars et sa fiancée Marge (Marie Laforêt), qui travaille à l’écriture d’un livre sur le peintre Fra Angelico, plus un passe-temps qu’autre chose ; et celui de Philippe et Tom Ripley (Alain Delon), ami d’enfance missionné par le père Greenleaf pour ramener le rejeton dépensier à San Francisco, avec une récompense à la clé. Les deux relations s’avèrent aussi tumultueuses : passionnelle pour la première, malsaine pour la seconde.

 

La figure du double

Tom est un jeune homme constamment humilié par Philippe, toujours ramené à un rang inférieur, celui du pauvre qu’il est en réalité, et encaisse les humeurs, les humiliations et le rejet constant de Philippe. La scène la plus emblématique est celle de la chute du youyou à la mer, bateau de sauvetage accroché au voilier sur lequel les trois protagonistes se sont embarqués, à cause d’une mauvaise manœuvre, volontairement provoquée par Tom (se vengeant d’un ébat entre Philippe et Marge en cabine). Philippe force alors Tom à sauter dans le bateau pour le récupérer alors qu’il est phobique de l’eau et lui joue un mauvais tour : il déroule la corde, éloigne le youyou et Tom par la même occasion, pour reprendre là où il en était avec Marge. Entre-temps, la corde rompt, le youyou s’échappe en mer tandis que le voilier poursuit sa route malgré les cris de Tom. Le soleil est au zénith. À demi-nu, Tom fait une grave insolation avant d’être récupéré par le couple. La marque écarlate de cette mauvaise plaisanterie scellera le destin funeste de Philippe. Enviant sa fortune, son amour pour Marge, son statut et son charisme, Tom finira par assassiner Philippe et jeter son cadavre à la mer, dans une séquence magistralement orchestrée, tout en suggestions (le coup de poignard est d’ailleurs donné hors-champ), digne d’une scène de crime hitchcockienne. Puis, avec une grande virtuosité, Clément filme le déluge des éléments qui survient presque immédiatement et de manière quasi surnaturelle après le meurtre, comme si la nature tentait de faire payer à Tom ce qu’il venait de commettre. Maintenant difficilement le voilier à flots, le beaupré heurte violemment sa tête (2) et le projette à l’eau, s’accrochant in extremis au cadavre emmailloté et relié au bateau par une corde. Dans un face à face morbide et lourd de sens, Tom échappe de peu à la noyade, la caméra à demi-submergée et les appels de main dans notre direction entraînant le spectateur dans sa suffocation. Il s’en est fallu de peu pour que Tom ne double le nombre de macchabées. Mais Tom Ripley n’existe plus. La scène du meurtre marque définitivement la mue de Tom en Philippe. Sitôt remonté à bord, Ripley remplace sa chemise trempée par une autre appartenant à Greenleaf. Cette relation en miroir entre Greenleaf et lui, l’homosexualité latente, sont au cœur du film et développe une trame psychologique des plus intéressantes. Après avoir joué le rôle de Philippe dans le miroir, portant ses vêtements, imitant sa voix et embrassant son reflet dans une scène dérangeante, Tom usurpe désormais son identité après avoir falsifié ses papiers, et met en place tout un stratagème pour récupérer le magot de Greenleaf et susciter l’amour de Marge. Au guichet de banque, dans un champ contre-champ subtil, René Clément confond en gros plan l’œil gauche de Tom et celui de Philippe, le banquier n’y voit que du feu, les deux ne font plus qu’un.

 

La figure de la mort

C’est sans compter sur la malchance de Tom qui mettra Freddie (interprété Billy Kearns, le M. Schulz de Playtime de Jacques Tati en 1967, que l’on avait déjà pu voir chez Clément dans Le Jour et l’heure en 1962 et plus furtivement dans Paris brûle-t-il ? en 1966), riche ami de Philippe qui n’est pas dupe, sur sa route. Lui aussi connaîtra le même sort funeste, une statue de bouddha aura raison de sa nuque. Avec ce deuxième meurtre, Clément joue aussi sur le hors-champ, filmant à ras du sol les pas inertes de Freddie et énergiques de Tom, ou masquant le cadavre par différents obstacles visuels ; mais aussi sur la métaphore, comme ce poulet déplumé d’abord renversé après le coup violent assené par Ripley, puis cuit et dévoré de manière presque cannibale après s’être débarrassé du corps de Freddie. Deux procédés qui, bien que suggestifs, laissent le sentiment d’une violence extrême. D’autres images métaphoriques de la mort renvoyant aux crimes parsèment Plein Soleil et mettent le personnage de Tom face à son déni : celle du marché aux poissons (scène improvisée par Clément et Delon) étalant des mètres de cadavres et d’yeux vitreux ; celle du poisson (encore) présenté par le serveur d’un restaurant à Elvire Popesco qui la rebute instantanément, et pour cause, elle sort tout juste de la morgue, après avoir identifié le corps de Freddie.

Si l’homicide de Philippe avait quelque chose de surréaliste avec ses plans sur le cadran d’une montre gousset, les cartes à jouer, et cætera, celle de Freddie est d’un réalisme quasi insoutenable. On assiste à l’attente tranquille de la tombée de la nuit pour évacuer le cadavre de l’américain qui refroidit derrière une banquette, à la pénible tâche de Delon (on parle de l’acteur ici, remarquable de bout en bout (3)) à descendre le corps inerte de Freddie dans les escaliers (Billy Kearns pesant son poids, c’est le moins que l’on puisse dire), l’accolade entre les deux avant de faire entrer non sans mal l’Américain dans la voiture et enfin la froideur avec laquelle Delon va s’en débarrasser, se lavant les mains d’un crime que Greenleaf – qui n’est dans les faits pas lui – a commis, niant dans un accès schizophrénique la responsabilité de ses actes. Le déni ne durera qu’un temps, les cadavres ne mettent jamais longtemps à refaire surface. Tom Ripley, personnage froid et solaire à la fois (non sans rappeler celui Jean-Paul toujours interprété par Delon dans La Piscine de Jacques Deray en 1968, qui possède de grandes similitudes avec le film de Clément), se croit à l’abri de tout soupçon et lambine un verre à la main. Il finira par être arrêté après qu’on a trouvé la preuve confondante de sa culpabilité. Et tout s’arrête, comme ça, en plein soleil…

 

(1) Il existe très peu d’écrits consacrés au travail de René Clément, on citera René Clément de René Farwagi paru en 1967 et René Clément de Denitza Bantcheva paru en 2008.

(2) Cet épisode est réellement arrivé à Delon lors du tournage. À quelques centimètres près, le coup du beaupré aurait pu être fatal pour l’acteur s’il avait heurté la tempe. En plus de l’accident, Delon souffrait du mal de mer. Traumatisé par le tournage de Plein Soleil, il refusera un rôle dans Le Crabe-tambour (1977) de Pierre Schœndœrffer dont le tournage l’aurait obligé à rester six semaines à bord, au large du Canada.

(3) Contrairement à ce que l’on pense, ce n’est pas Rocco et ses frères (1960) qui éleva Alain Delon au rang de star mais bel et bien Plein Soleil. C’est après avoir vu le film de Clément que Visconti décida de lui proposer le rôle de Rocco Parondi. Même si tous les acteurs sont excellents, Delon est le grand atout de Plein Soleil. Il y montre une palette d’expressions remarquable, sans compter la beauté de l’acteur, sublimé par la photographie de Henri Decaë (collaborateur de la Nouvelle Vague !).

Titre original : Plein Soleil

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Durée : 115 mn


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