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Pifff 2011 : bilan du festival

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Du thriller, de l’étrange, de l´horreur, de l´inclassable : pour sa première édition, le Pifff s´est montré convaincant dans sa volonté de créer un nouveau grand rendez-vous de cinéma de genre à Paris.

Il est assez logique qu’après quarante ans d’existence, le vénérable magazine spécialisé Mad Movies chaperonne la création d’un festival dédié au genre qu’il défend. En choisissant Paris pour y créer leur « Ifff » (International fantastic film festival), les organisateurs se veulent les héritiers du festival du Grand Rex, disparu dans les années 80, et qui a laissé dans la mémoire des spectateurs le souvenir de séances agitées et plus généralement, la nostalgie d’un vrai rendez-vous de contre-culture.

La salle du Gaumont Opéra qui accueillait cette première édition n’a rien du Grand Rex. Le public, venu en masse à chaque séance, n’est plus le même. Mais la grande affluence à chaque projection, qui a souvent entrainé quelques retards, permet d’ores et déjà d’attendre une deuxième cuvée encore plus riche. Une bonne nouvelle, sachant que la sélection 2011 s’est montrée à la hauteur des attentes, faisant découvrir en salles des bandes le plus souvent vouées à une sortie dvd, ou même en recherche de distributeurs.

 

Suspense sous toutes les latitudes

Dès le premier soir, le Malveillance de Jaume Balaguero (également membre du jury présidé par Christophe Gans, parrain officiel du Pifff) a donné le ton d’une programmation plutôt sérieuse. Il faut dire que le réalisateur de REC ne goûte que modérément l’humour troupier, et son Malveillance en est totalement dénué. Normal : on y suit le quotidien effrayant d’un concierge (Luis Tosar, le Dupontel espagnol) ne trouvant le bonheur que dans le malheur de son prochain, plus précisément celui d’une charmante locataire. Chez Balaguero, l’observation de ce pur esprit machiavélique interdit tout échappatoire, même si l’empathie, naturelle lorsque l’on construit un suspense autour d’un unique protagoniste, se construit contre toute attente autour de ce personnage monstrueux. Un exercice d’équilibriste que le cinéaste, désormais aguerri, réussit avec la maîtrise d’un vieux roublard.

Des thrillers comme celui-ci, le festival en a programmé beaucoup, et de tous les pays. Filmé en Écosse dans des massifs montagneux à couper le souffle, le survival montagnard A lonely place to die convainc sans problème dans sa première heure, qui rejoue Délivrance avec cinq randonneurs attachants, tentant pour leur plus grand malheur de sauver une fillette kidnappée et retenue dans la forêt. Jouant sur ses paysages d’une oppressante beauté et un casting à la hauteur (on y retrouve Mélissa George, vue dans Triangle et 30 jours de nuit), le réalisateur Julian Guilbey enquille les cascades vertigineuses, mais fait une erreur fatale. Au lieu de se focaliser sur son groupe d’alpinistes, il préfère suivre les rails boursouflés du survival bas du front, jusqu’à un épilogue citadin et anodin qui fait définitivement retomber le soufflé. Rageant !

Scénariste de L’Echine du diable et d’Agnosia, Antonio Trashorras adapte lui son propre script destiné au départ à Guillermo del Toro pour la série Masters of Horror, pour en faire un pas très long (1h15) métrage, où il veut manifestement se faire plaisir. El callejon, "l’impasse" en français, a un argument mince (une jolie fille coincée dans une laverie, persécutée par un serial killer), mais du style à revendre. Au second degré, cette œuvre résolument baroque, pop, bardée d’expérimentations gratuites mais sympathiques, s’apprécie comme une récréation certes limitée mais divertissante. Il y a même un twist horrifique en fin de parcours et une actrice à croquer (Ana de Armas) pour compenser les quelques longueurs, inévitables lorsqu’il s’agit de muscler un scénario de moyen métrage.

Suspense toujours, insulaire cette fois, avec Retreat de Carl Tibbets. Là aussi un premier film, au casting solide (Cillian Murphy, Thandie Newton et surtout Jamie Bell), et à l’intrigue carrée : un couple en froid se retire sur une île-cottage, et tombe au bout de quelques jours sur un militaire paranoïaque, qui leur explique que sur le continent, un virus est en train de ravager le monde… Huis clos polanskien, dont le pitch évoque tantôt Bug, tantôt le méconnu L’Arme à l’œil avec Donald Sutherland, Retreat n’évite pas toujours l’écueil du théâtre téléfilmé. Le jeu très (trop) typé des trois acteurs rend ponctuellement le script incohérent, mais permet malgré tout de relancer à chaque fois l’intérêt, et les interrogations du spectateur face au mystère que cache l’étranger. Retreat parvient ainsi, et c’est rare, à surprendre jusqu’à la dernière seconde.

Détournement assumé

Moins original et plus gore, Cassadaga fait partie de ces films en compétition (avec l’allemand Masks, malheureusement manqué) rendant explicitement hommage au giallo. Comme dans un bon vieux film italien, Cassadaga présente donc une intrigue prévisible et cousue de fil blanc, prétexte à suivre les exactions d’un serial killer surnommé Gepetto, et le calvaire d’une fille sourde, persécutée par l’esprit d’une de ses victimes. Le film a ses qualités, notamment formelles, mais se révèle bien trop long au vu du manque d’originalité de son histoire, sans parler de sa conclusion lénifiante et béate.

Malheureusement, on pourrait en dire de même pour le dernier film de John Carpenter. The Ward, retour aux affaires du maître après neuf ans d’absence, est une série B très oubliable, qui pâtit à la fois d’un casting transparent et d’un twist absolument grotesque, déjà utilisé dans 284 films similaires (qu’ils se déroulent dans un asile ou pas). Comme un signe, Carpenter ne signe même pas la (mauvaise) musique de ce film appliqué mais dépassé, dont les « jump scares » provoquent plus le rire que l’effroi.

S’il y avait une constante marquante dans le choix des films opérés par l’équipe du Pifff, c’était le contournement discret, parfois étrange, des règles du genre fantastique, voire du genre tout court. Alors qu’on s’attendait par exemple à un énième film de zombies, The Dead a surpris l’assemblée par l’approche, disons quasi-brechtienne de son histoire de morts-vivants. Le film se déroule en Afrique, et suit le lent périple d’un ingénieur militaire blanc tentant de fuir un continent désormais peuplé de zombies. L’ambiance est hypnotique, putride, languissante, et le film quasi-muet, ce qui ne l’empêche pas de céder aux règles du genre, à base d’attaques voraces et sanglantes, et de survie à tout prix.
 

Détournement aussi, avec Extraterrestre, deuxième film d’un cinéaste (Nacho Vigalondo, auteur du déjà culte Timecrimes), qui adore prendre les clichés à rebours. Comme son nom l’indique, on parle ici d’ET, stationnant comme dans District 9 au-dessus des villes espagnoles. Sauf que nos quatre héros (la femme, le mari, l’amant et le loser jaloux) sont trop occupés par leurs affaires de cœur pour quitter leur appartement, donnant ainsi naissance… à une comédie romantique de science-fiction. Peut-être trop maniériste, trop malin pour son propre bien, Vigalondo livre tout de même un scénario aux petits oignons, tout en résonances et jeux sur la perception, qui retombe sur ses pieds à l’occasion d’un dénouement doux-amer.


Iconoclastes, cintrés, frénétiques, bref, Américains

Il y en a un autre qui n’aime rien faire comme tout le monde : l’américain Ti West, remarqué avec son House of the devil dupliquant de manière fétichiste le style des années 80, persiste et signe avec The Innkeepers. Une histoire d’hôtel hanté, en chapitres, jouant avant tout sur l’alchimie entre ses deux jeunes acteurs principaux, couple improbable et attachant qui tue le temps en cherchant des fantômes. Ils vont les trouver, certes, mais West recherche moins les frissons que l’ambiance qui les précède. Sans surprise, mais malgré tout très réussi, The Innkeepers ne ressemble véritablement à rien de ce qui se fait actuellement dans le genre, surtout aux USA.

Encore plus étranges, voire cintrés, Bellflower et Détention ont marqué les spectateurs lors de la dernière journée, avec deux « trips » bien différents, mais également jouissifs. Pour Bellflower, il s’agit d’un film générationnel éminemment personnel (Evan Glodell, à la fois réalisateur, scénariste et acteur principal, en est l’homme-orchestre), qui magnifie le romantisme destructeur et l’amitié nihiliste de deux éternels ados obsédés par Mad Max 2. La photographie est surexposée, la pellicule volontairement tâchée, et l’errance de ces personnages, qui ne rêvent de rien d’autre que de foncer droit dans le mur dans un grand bang (ils se construisent une voiture de l’apocalypse ET un lance-flammes) tout en accumulant les blessures intérieures, est contée dans un style heurté et onirique qui fait penser à du Gus Van Sant néo-punk. Le film a obtenu le Prix du jury, « pour son originalité » selon Christophe Gans.

Enfin, le réalisateur Joseph Kahn a dû être content de faire le déplacement depuis Los Angeles pour présenter son très attendu Détention, mash-up délirant, frénétique, sans fin, de trente ans de sous-culture cinématographique et populaire. Véritable test pour les neurones, l’œuvre compile en 90 minutes des centaines de références, clins d’œil et échappées fantastiques impossibles à résumer, et parfois même à comprendre du premier coup. Film pour teenagers ultime, « feu d’artifice » dixit le Pifff, pillant à la fois la structure de Scream, Freaky Friday, Donnie Darko et Sex Academy (ne vous fiez pas au titre, celui-là est drôle), Détention a logiquement été longuement applaudi, concluant en force cette édition pleine de promesses.

 
Palmarès longs métrages


 
Prix du Jury
Bellflower, d’Evan Glodell

Prix du public
Masks, d’Andreas Marschall

Prix Ciné+ Frisson
Masks

Palmarès courts-métrages

Prix du jury international
ex-æquo : A Function, de Lee Hyun-soo et Hope, de Pedro Pires

Prix du court métrage francophone
Jusqu’au cou, de Morgan S. Dalibert

Mention spéciale
Peter, de Nicolas Duval

Prix Ciné+ Frisson – court métrage
Jusqu’au cou


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