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Ma vie avec Liberace

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Derrière le candélabre, la mort calfeutrée de tous les côtés.

Le titre français choisi pour ce qui a été annoncé par Soderbergh comme son ultime opus (diffusé uniquement à la TV en mai aux États-Unis car « trop gay pour une sortie en salles » selon les mots du réalisateur) ne recouvre qu’une part seulement de ce film hybride. Ma vie avec Liberace n’est qu’en partie seulement un biopic sur le pianiste et compositeur de music-hall américain Wladziu Valentino Liberace, ou plutôt un portrait emphatique du musicien vu par les yeux du jeune Scott Thorson qui partagea sa vie durant cinq ans. C’est alors le sens du « ma vie avec » : Liberace (Michael Douglas cabotin) est saisi à travers les yeux – et les sentiments mélangés – de son compagnon (Matt Damon, dont Soderbergh exploite comme toujours la timidité apparente dans ses films). Le film s’inspire d’ailleurs de l’ouvrage que ce dernier lui a consacré (Behind the Candelabra : My Life with Liberace, 1988). Liberace n’apparaît alors quasi jamais seul à l’écran, mais toujours sous la lorgnette tour à tour amoureuse, ébahie, angoissée, ulcérée de son amant.

L’homme et le pantin

Qu’est-ce qui a bien pu pousser Soderbergh à la réalisation d’un biopic sur un pianiste star excentrique (sorte de mélange de Liza Minelli et d’Elton John) ? Fascination pour son personnage haut en couleur, virtuose qui rejeta les honneurs du classique pour la musique populaire et qu’il montre comme quasi pédagogue de la musique envers son public ? Peut-être. Mise en avant des amours homosexuelles à l’heure où le mariage gay fait son chemin dans la société occidentale ? Peu probable, vu les objections que le film pourrait soulever des deux côtés. Soderbergh n’a jamais franchement disposé d’un goût réel du biopic. Son magnifique Kafka (1991) est en soi bien moins une biographie de l’auteur tchèque qu’une mise en images de la société terrifiante et dérisoire qu’il décrivait dans ses romans et pour le réalisateur un portrait du monde contemporain obsédé par la surveillance ; et son double Che (2008), clairement sa réalisation la moins personnelle et intéressante. Seul Erin Brockovitch (2000) pourrait prétendre à ce rôle du biopic, mais Soderbergh y est plus intéressé par la dénonciation du scandale que par la personne elle-même. Ma vie avec Liberace est alors un titre trompeur, bien moins juste que le titre original : Behind the Candelabra. Il s’agit bien d’une traversée dans le film, derrière la scène et le symbole-ornement que se choisit le pianiste pour ses concerts (un chandelier de cristal aveuglant sur son piano).

 

Derrière le candélabre, les paillettes et les apparences, la mort est partout dans le film de Soderbergh. Le réalisateur décrit un personnage obsédé par son vieillissement et sa propre mort. À l’inverse du biopic traditionnel, on voit le personnage rajeunir sous nos yeux. Non pas que la chronologie du film soit inversée, mais Liberace cherche à masquer la vieillesse par tous les moyens : maquillages, viagra, opérations…. Il apparaît en milieu de film comme singulièrement plus jeune qu’au début, les traits dissimulés derrière un visage-masque, figé par les interventions de chirurgie esthétique qui font de lui un être hors du temps, monstrueux (il ne peut plus fermer les yeux et dort donc les paupières mi-closes). Dans ce basculement derrière les apparences, Soderbergh prend un malin plaisir à nous montrer directement les coulisses de ce corps de façade : le visage ouvert et défiguré durant les opérations chirurgicales ou alors enrubanné tel l’homme invisible à la sortie de l’hôpital sur fond de musique burlesque. Derrière les ors de la scène et les applaudissements, un pantin grotesque.

Mais plus que vers l’éternelle jeunesse de Dorian Gray, c’est vers le Docteur Frankenstein que lorgne Liberace. Le film met du temps à y arriver, mais plus qu’une apparence de jeunesse, c’est un désir de survie qui habite le pianiste. Celui-ci produit des doubles de lui-même, des hommes plus jeunes qui apparaissent comme son reflet à même de véhiculer son héritage artistique croit-on dans un premier temps (avec son jeune protégé sur scène) mais aussi de faire perdurer son image et son corps par-delà la mort. En ce sens, moins qu’un amant ou un fils comme leur relation le laisse penser, c’est un objet que Scott devient pour Liberace : une poupée à articuler et vêtir selon son souhait. Démiurge monstrueux, l’artiste produit alors littéralement un clone de lui-même, à grand renfort d’opérations. Plus jeune, plus beau, plus fort, support de fantasme dès la scène d’ouverture du film, Matt Damon est peu à peu transformé en un être froid et désincarné, version monumentale de Ken, l’époux impassible de Barbie, une version améliorée de Liberace. Le réalisateur insiste à de multiples reprises sur l’analogie entre les deux hommes : par la relation filiale qui s’établit entre eux (allant jusqu’à l’adoption), mais surtout par la chosification de Scott auquel le pianiste donne le même nom qu’à son chien aveugle et sourd ("Baby Boy") qu’il lui présente lors de leur rencontre comme son double âgé.

 

« Pour ce que je suis quand je suis avec toi, je t’aime. »

C’est un rapport de vampirisation que décrit Soderbergh, de créateur à créature consentante : d’un Liberace qui passe de corps en corps pour survivre à la fragilité de son enveloppe charnelle. Scott devient un corps spectaculaire. Comme Liberace qui revêt les ornements les plus précieux pour entrer en scène, il recouvre le corps de son amant de ses attributs avec une voracité impressionnante. Il faut sans cesse en rajouter, reprendre l’ouvrage. Par moments, on pense même à des Esseintes, le personnage de À rebours (1884) de Huysmans qui recouvre la carapace de sa tortue d’or, puis de pierreries pour la rendre plus précieuse, jusqu’à la mort de l’animal qui n’apparaît plus que comme un trophée. Il n’est alors évidemment plus question d’amour dans le film mais de narcissisme, d’un Liberace qui se voit en Scott comme il se regarde plus jeune à la télévision. Mais comme pour la machine à sous installée à l’intention de la mère de Liberace dans sa maison, tout est faux, tout n’est que façade et ne peut durer qu’un temps avant que l’illusion ne se trahisse ou que le créateur ne mette sa créature au rebut une fois ses possibilités épuisées. La créature se rebelle contre le maître et le créateur ne peut empêcher sa propre déchéance. Soderbergh n’y va pas de main morte avec la représentation d’un Michael Douglas amoindri, à moitié chauve, à mille lieues du playboy des années 90 – le réalisateur choisissant sciemment pour son film un acteur vieillissant et sortant d’une grave maladie pour le placer face à un acteur plus jeune, lointain reflet de ce qu’il a pu être jadis.

 

Cette lutte effrénée et pathétique contre le temps et la mort occupe une grosse moitié du film, Soderbergh rejoignant pour clore Liberace les rangs du biopic et de la love story vaincue. S’il est loin d’être pleinement convaincant (la sélection en compétition officielle à Cannes est avec le recul presque surprenante), Ma vie avec Liberace est en tous les cas d’une cohérence éclatante avec le virage opéré par le réalisateur dans ses derniers films. Qu’observe le réalisateur de films en films si ce n’est, de manière quasi clinique, ce que la société fait au corps ? Obsession du jeunisme et de l’apparence dans Liberace, du bien-être constant dans Effets secondaires (2013) et de l’argent dans Magic Mike (2012), un film à largement réévaluer. Ce qu’on peut lire en filigrane dans bon nombre de ses films (de Erin Brockovitch à Girlfriend Experience (2009)), c’est la déformation du corps et son asservissement aux exigences de la société. Le corps oscille alors entre tas de viande (qu’on palpe dans Girlfriend Experience ou Magic Mike ou qu’on charcute de Contagion (2011) à Liberace) ou tube à essai pour expérimentations chimiques censées offrir des versions améliorées de soi (de Effets secondaires à Liberace). Ce serait ainsi toute la filmographie du réalisateur qui serait à relire sous cet angle.

Si on ne sait aujourd’hui quel crédit accorder aux déclarations de Soderbergh, homme multi-casquettes (tour à tour réalisateur, producteur, scénariste, chef opérateur, monteur) et productiviste (sept films en cinq ans, sans compter les documentaires ou son featuring comme réalisateur seconde équipe sur Hunger Games (Gary Ross, 2012) par exemple) – on n’a en fait absolument pas envie d’y croire -, il signe néanmoins avec Behind the Candelabra une possible fin de carrière peut-être pas toujours exceptionnelle, mais à la cohérence qui ne peut que susciter l’envie de le voir poursuivre son passionnant travail.

Titre original : Behind the Candelabra

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Durée : 119 mn


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