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Louloute

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Chez Hubert Viel, les souvenirs nous transportent, tantôt avec douceur, tantôt avec violence, et nous montrent une famille qui se tient, dans un monde fragilisé.

Le conte, forme fétiche

Adepte de la forme du conte, d’abord avec Artémis, cœur d’artichaut (2013), volontairement fantaisiste et contemporain, puis avec Les filles au Moyen-Âge (2015), obsédé par les figures médiévales et mythologiques, ici c’est d’un conte nostalgique que son dernier film prend les traits. Voyageant dans la campagne agricole normande des années 1980, revenant par moments au présent gris d’une banlieue triste, Louloute raconte le trajet émotionnel et mémoriel d’une jeune femme en crise. Louise, surnommée Louloute, s’endort dans les parcs, arrive en retard au travail, fait tout en décalage : elle est coincée dans son monde. Lorsqu’elle recroise un ancien camarade de classe, tout surgit : les flashbacks fusent, tentant de reconstituer le puzzle de son enfance, passée dans les champs boueux et dans la chaleur d’une maison en pierre. Le film est ce voyage dans la psyché de Louise, retraçant son éducation au monde agricole, sa découverte des violences qu’il abrite, mais également la richesse de son imaginaire. Si le film balance entre anecdotes douces et menaces sombres, il est empreint d’une grande mélancolie, liée à la disparition du temps et des souvenirs – et celle du monde agricole. Louloute, préadolescente entourée d’un grand frère et d’une petite sœur, se cherche à travers l’expérience des limites, le conflit avec sa famille, l’isolement dans son monde intérieur, un monde riche de rêves et de couleurs. Elle est sympathique, tandis que sa version adulte, Louise, perturbée par la vente de la maison familiale, débitant ses souvenirs en pagaille à son ancien ami, est plutôt antipathique. Plus étrange, plus opaque, plus difficile à vivre, elle a du mal à résoudre son nœud identitaire. Dans ses multiples états de crise ou d’amnésie, le spectateur apprend à comprendre les mécanismes et la sensibilité de la jeune femme : cette reconstruction qui nous parvient par flashbacks, nous raconte que c’est dans la superposition des temps et le glissement d’une époque à l’autre, d’un corps ou d’une parole à l’autre, qu’un personnage peut se déployer pleinement. L’utilisation de la pellicule, chère à Hubert Viel, permet de travailler le temps comme une matière : ici il poursuit son geste déjà entamé avec ses précédents films, et capture la beauté d’un monde fragile tout en permettant à l’accident de surgir, avec les imperfections de la pellicule, qui donnent une saveur intime et nostalgique au récit.

Le temps se cache mais n’oublie rien

La dynamique de ce film obéit au mouvement d’ouverture et de fermeture d’un livre – celui du temps, de la mémoire, du passé : la première partie présente beaucoup d’images, d’anecdotes, expose les personnages par la mise en conflit, et introduit la question de la mort, d’abord comme une anecdote puis comme fondement de l’expérience humaine. Lorsque Louloute casse un œuf et y trouve un fœtus mort, ses larmes déclenchent l’incompréhension puis l’investissement de toute la famille pour résoudre le problème : derrière chaque micro-événement, Viel creuse les situations et implique tout le monde. Le film se termine par le suicide du père, agriculteur endetté et précarisé par la capitalisation massive de l’agriculture, et l’exploitation terrible des agriculteurs par les grandes firmes industrielles mondialisées : la menace d’un effondrement, et de la disparition de la culture paysanne, traverse le film à la manière d’un fantôme, dont on sent qu’il hante le cinéaste. Pourtant, le film ne se veut pas un drame social exposant les raisons, politiques et sentimentales, de cette déflagration : il préfère prendre le parti de l’enfance, celle chaotique, capricieuse et joyeuse de Louloute, qui traverse sa jeunesse sans comprendre ce qui se joue chez les adultes. En alternant les points de vue, enfants et adultes, citadins et campagnards, Viel permet au spectateur de voyager librement dans son récit, beau et lumineux. Il est porté par la présence naturelle des enfants, au visage ambigu et à l’énergie franche, et celle du couple parental interprété par Laure Calamy et Bruno Clairefond, qui savent incarner ce couple aimant jusque dans les tensions qui l’animent. Ainsi, sans passer par une reconstitution classiste de la vie paysanne, le film laisse se développer une authentique vie familiale, animale, amicale. Par exemple, les dimanches matins, moments de répit pour la famille, sont l’occasion pour Louloute de préparer un petit-déjeuner pour ses parents : l’enfant maladroite renverse le plateau au seuil de la chambre parentale, déclenchant les rires des adultes. La lumière blanche irradie la pièce, le frottement des draps caresse l’oreille : le souvenir, c’est la manifestation sensible et magique du pouvoir du temps.

Le monde est fragile, le film est agile

L’intérêt et la beauté des situations se situent en premier lieu dans l’attention portée à tout ce qui échappe à la fiction, qu’il s’agisse des réactions spontanées des enfants, de l’insoumission des bêtes, ou de l’environnement silencieux, arbres et ciel, magnifiquement rendus par la sensibilité de la pellicule. Ainsi, la fragilité du support répond à celle du dispositif semi-fictionnel, et résonne en écho avec la fragilité du monde agricole et des rapports familiaux. Tout ceci participe d’un système esthétique et dramaturgique qui font d’Hubert Viel un auteur à part, attentif et joueur. En faisant de Louloute une pré-adolescente, il exclue les questions propres à l’âge des fugues, des tentatives, des limites franchies : en la maintenant dans l’enfance, Viel évite l’écueil des teen movies sur l’exposition des dangers dans lesquels l’ado plonge durant sa crise identitaire. Chaque danger auquel Louloute s’expose est récupéré par la puissance de l’imaginaire propre à l’enfance : ainsi, poules, vaches, cochons ou oiseaux, deviennent les compagnons muets de ses rêveries, parfois morbides mais toujours aventureuses. Lors de sa fugue, où Louloute emmène sa sœur de 7 ans sur les routes départementales, à la recherche d’une pour une vache incapable de fournir du lait, les deux enfants sont retrouvées par un voisin ami de la famille, qui les ramène à bon port : toujours un adulte ou une figure autoritaire – parfois Jésus, parfois Marie, parfois la fratrie – empêche le glissement vers le drame, et récupère l’enfance égarée : de sorte que le suicide paternel est le seul fait violent du film, et rend toute l’injustice de la condition des adultes dans ces milieux abandonnés. Malgré tout, la famille d’Hubert Viel est une famille qui se tient, où les liens familiaux sont forts et consistants : en témoigne la dernière chute de l’héroïne, que ses frères et sœurs pensent tragique, mais que l’héroïne ressent comme douce et veloutée. Ce retour à la terre, à l’herbe et à la bouse fraîche, font de Louloute un film terrien qui s’autorise des escapades aériennes et lyriques. La famille d’Hubert Viel, c’est avant tout un tapis de velours qui sent bon les souvenirs de beurre, de bacon et de bouse.

Titre original : Louloute

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Durée : 88 mn


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