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Lost River

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Bric à brac << à la manière de >>, le premier film de Ryan Gosling ne convainc qu’à moitié en misant tout sur son atmosphère étrange.

« Tu vas voir quoi ? »
« Ryan. Et son film aussi. Attend, comment il s’appelle déjà ? »

Lost River. Il s’appelle Lost River. Force est de constater qu’à l’occasion de l’avant-première « du film de Ryan », une grande partie de la salle était d’abord venue voir l’homme, et ensuite, tant qu’à faire, sa première réalisation. Depuis sa présentation cannoise l’an dernier dans la catégorie Un Certain Regard, un halo de mystère planait sur Lost River, à la façon d’une légende urbaine : hué par certains critiques, Warner Bros annonce que le film ne sera finalement pas distribué aux Etats-Unis (il sera en fait diffusé à New York et Los Angeles). Œuvre incomprise ou œuvre peu convaincante ? Qu’importe, Gosling frappe fort, un seul film pour un artiste déjà maudit ; bref de quoi alimenter l’attente, et les attentes, du public. De quoi le combler, beaucoup le décevoir, ou un peu des deux.

 

L’histoire, si tant est qu’il y en ait une, se résume en quelques lignes. Billy, mère célibataire, et endettée, de deux enfants (Bones, le grand et Franky, le petit) lutte pour joindre les deux bouts dans une ville qui tombe littéralement en ruines, ravagée par la crise. Bones revend du cuivre pour se faire de l’argent, en chassant sur les terres de Bully, psychopathe mégalo autoproclamé roi de Lost River. Roi d’un royaume pourri, victime d’une malédiction depuis qu’une partie de la ville a été noyée sous un lac artificiel. Buried in the water, comme le chante Dead Man’s Bones, groupe de musique qui exprimait déjà le goût prononcé de Gosling pour le macabre et l’étrangeté.

Décrit par son réalisateur comme un conte de fées sombre, Lost River est avant tout un objet vampirisé, montrant et démontrant sans cesse son allégeance à ses maîtres. Les hommages sont si nombreux, et surtout si visibles, que la projection pourrait facilement tourner au quizz cinéphile : un point à celui qui trouverait Nicolas Winding Refn, deux à celui qui identifierait Derek Cianfrance et ainsi de suite. Citons donc entre autres, pour faire grimper notre score, David Lynch, Terence Malick, Gaspar Noé (dont le chef opérateur est à la photo) ou encore Mario Bava. Le néo-réalisateur veut mettre ses pas dans les pas de ses mentors cinématographiques, mais leurs empreintes sont parfois si grandes que le danger est immense de s’y perdre. Comme un élève modèle, il est appliqué, il veut leur montrer qu’il a compris, que lui aussi il sait et qu’il est volontaire. Comme un élève modèle, il a appris par cœur, il récite mais on voit bien que les mots ne sont pas les siens – d’où une impression de déjà vu impersonnel. Peut-être ne lui a-t-on jamais dit que le mieux était l’ennemi du bien. A cause de cela, des plans voire des séquences entières sont comme marqués de l’inscription « regardez comme c’est étrange » écrite aux néons rouges et bleus comme les aime tant Refn (tiens, encore lui). Certes les images sont belles, parfois, mais vaines, souvent, car l’intention est trop criante. L’étrange ne se décrète pas, il s’insinue.

 

Malgré ces défauts, quelque chose de touchant parvient pourtant à émerger, quelque chose liée à l’enfance, amenée par une référence cette fois plus surprenante, Jurassic Park (Steven Spielberg, 1993). Quand Bones découvre la cité engloutie, perdue au milieu d’une végétation sauvage, presque primitive, il n’en voit que le sommet de quelques lampadaires, seuls témoins d’un passé disparu. Pour un adulte né dans les années 80, bercé par les productions Amblin, Bones a soudainement le même regard que le professeur Grant devant les premiers, et derniers, habitants d’Isla Nublar. Derrière l’épate visuelle, commencent à affleurer des thèmes plus personnels, rendant ainsi la réalisation moins poseuse.

Si l’esthétique de la misère reste une valeur sûre (les ruines, le feu, les herbes hautes sont follement cinégéniques), ce n’est pas la seule raison qui a motivé le choix de Détroit. Autrefois symbole d’une certaine forme du rêve américain, elle s’était déjà transformée en Pays Imaginaire des enfants perdus de It Follows (David Robert Mitchell, 2014) avant de devenir ici une ville fantôme peuplée de spectres en devenir. Tout se passe comme si tous ces gamins étaient les enfants des Elliott, Mickey, Tim dont la vie s’approcherait désormais plus d’un livre de King que d’un long de Spielberg. Les gens sont devenus des monstres et ces monstres ne sont plus gentils, les parents sont paumés ou absents et le happy end est en option plus que facultative. C’est dans ce miroir déformant, presque enténébré et tendu aux films de l’enfance, que Lost River puise finalement tout son intérêt.

Lost River aurait dû s’appeler Lost Ryan ; à l’image de sa ville engloutie par l’eau, Gosling s’est retrouvé submergé par ses références d’où surgissent parfois de vraies belles idées de cinéma, à l’image du cabaret macabre. A suivre donc.

Titre original : Lost River

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Durée : 95 mn


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