Select Page

Les Chaussons rouges

Article écrit par

Bien plus qu´une comédie musicale, ce chef-d’oeuvre de Powell et Pressburger – dont la version restaurée ressort en salles – bouleverse à la fois le paysage cinématographique britannique d´après-guerre et les conventions du spectacle filmé.

L’art exige que l’on meure pour lui : tel pourrait être le mantra des Chaussons rouges, chef-d’œuvre de Michael Powell et Emeric Pressburger – "Les Archers" – tourné en 1948 et qui ressort ce mois-ci en version restaurée. Le film raconte le destin tragique d’une jeune ballerine, Vicki (Moira Shearer), condamnée – comme le personnage qu’elle incarne – à choisir entre vivre ou danser.

Bien plus qu’une comédie musicale, Les Chaussons rouges bouleverse à la fois le paysage cinématographique britannique d’après-guerre et les conventions du spectacle filmé. À une époque où les films d’auteurs ne se signalaient pas au public par un label « art et essai », consacrer un long métrage aux coulisses de la danse était un pari plus que risqué.

L’adaptation du conte d’Andersen n’était finalement qu’un prétexte pour filmer le ballet le plus cinématographique de l’histoire du septième art, spécialement conçu pour l’occasion. La scène – dix-sept minutes d’envoûtement – est inoubliable. On ne se contente plus d’observer la scène : nous sommes à l’intérieur et devenons nous-mêmes spectateurs du ballet, dans le film. Nous communions physiquement avec les danseurs dont la grâce et la légèreté sont palpables. Les caméras, aériennes, couvrent tous les points de vue et lorsqu’elles surplombent la scène, le monde est à nos pieds. La vie est une scène de théâtre, une fantastique mascarade dont les artistes sont les dieux créateurs.

Au final, plus besoin de livret d’opéra : dans ce contexte onirique, la danse devient un élément de narration, une langue à part entière. Les mouvements, les chorégraphies prennent le pas sur les dialogues. Le corps, expression sensuelle de l’art, parle de lui-même. “Nothing but the music” (“seule la musique compte”), martelait le personnage de Lermontov (le directeur de ballet, Anton Walbrook). “Nothing but the art” résumerait la démarche de Powell et Pressburger dans Les Chaussons rouges.

Méprisé par ses producteurs, The Red shoes offrit aux Archers leur plus grand succès public en Grande-Bretagne et à l’étranger mais également de quoi financer, en 1951, Les Contes d’Hoffman, qui ne séduisit, lui, que la critique. Peu importe : le travail des deux hommes est désormais reconnu à sa juste valeur et ils pourraient se targuer d’avoir influencé, de manière plus ou moins discrète, les plus grands. Les metteurs en scène du “Nouvel Hollywood” leur doivent en partie leur goût du trucage, du trompe-l’œil et des effets spéciaux (voir les gros plans tournés au ralenti dans Taxi Driver, de Martin Scorcese ou, très récemment, l’hommage direct aux Contes d’Hoffman dans Tetro, de Francis Coppola).

L’insolence rêveuse de Fellini, son incroyable faculté à rendre visibles ses souvenirs d’enfance ou sa réflexion sur la création artistique (Huit et demi) ne sont pas sans rappeler l’univers des Archers. Powell disait d’Hitchcock qu’il était le “farfadet le plus inventif, le plus malicieux, le plus inspirant du cinéma” : renvoyons-leur le compliment.

Titre original : The Red Shoes

Réalisateur :

Acteurs : , , ,

Année :

Genre :

Durée : 135 mn


Partager:

Twitter Facebook

Lire aussi

Outrage

Outrage

Les six films d’auteur réalisés par Ida Lupino entre 1949 et 1966 traduisent l’état de « victimisation » dans lequel est maintenue
la femme américaine face aux défis de la reconstruction sociale de l’après-guerre. « Outrage » formalise, à travers l’esthétique du film noir, le trauma existentiel d’une jeune fille sauvagement violée. Poignant en version restaurée.