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Les Ardennes

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Abel et Cain en Flandres, dans un premier film sombre et prenant.

"Suis-je le gardien de mon frère ?" C’est la question que semble se poser en permanence Dave, lascar paumé dans une ville flamande anonyme, qui vivote entre la maison de sa mère, son job dans un car wash, et son appartement au milieu d’une barre grise. Les Ardennes s’ouvre sur sa chute dans une piscine, encagoulé, dont il émerge pour s’échapper d’un home-jacking raté en compagnie de Sylvie, la copine de son frère Kenny, qu’ils laissent sur place. On retrouve ce dernier face à un juge, qui l’expédie pour sept ans en prison, peine justifiée par son passé violent, son addiction à la drogue et son absence de coopération avec la police au cours de l’enquête. Pendant que le grand frère plonge, Dave et Sylvie profitent de son absence pour rompre avec leur passé, lui arrête l’alcool et elle l’héroïne, et tombent – fatalement – amoureux. Tout le scénario des Ardennes repose donc sur un attendu formé dès les premières minutes : quelle va être la réaction de ce frère, un colosse ultraviolent détesté par sa mère et craint par Dave, en apprenant que ce dernier est responsable de la perte de Sylvie ?

Entre une atmosphère oppressante et des flambées de violence, qui ne sont pas sans rappeler les débuts de Nicolas Winding Refn avec Pusher (1996), le film repose ainsi sur la tension de l’aveu repoussé, dont la rétention cause des éruptions de plus en plus incontrôlées de Kenny, à mesure desquelles les plans se distendent. Les cadrages fixes des premières scènes, qui comptent nombre de dialogues en voiture ou en intérieur, laissent place à des mouvements plus aérés, à mesure que l’enfant terrible renoue avec ses pulsions : sa capacité à disloquer le quotidien de son entourage aussi bien que le cadre est ainsi mis en scène lors d’une très impressionnante scène de règlement de comptes, au milieu des rouleaux de lavage. Alors que le quotidien de Dave était présenté en quatre plans fixes (vélo/douche/balcon/atelier se succédant sur un fond de techno hardcore en moins d’une minute), l’explosion du champ atteint un paroxysme dans les scènes en forêt des Ardennes où se joue le dénouement final.

 

Après s’être intéressé dans ses courts métrages au milieu de la drogue à Anvers, puis aux hooligans, Robin Pront adapte pour son premier long une pièce de théâtre décrivant une tentative de sortie de ces milieux violents, et les phénomènes d’emprise qui peuvent conduire des individus à suivre une figure dominante dans une série de mauvais choix. Car Kenny (rôle tenu par Kevin Janssens, qui pourrait faire de l’ombre à Matthias Schoenaerts) est un démon, dont le visage balafré n’enlève rien à son charisme, et qui semble aussi avide d’affection que de saccage. De ce visage, Sylvie dira d’ailleurs qu’il symbolise pour elle toutes les erreurs qui l’ont conduite à servir « à moitié à poil » les clients avinés d’un club de mafieux. A cette domination, même son frère semble incapable de s’opposer, puisqu’il a trahi sa confiance après avoir profité de son sacrifice, et c’est la nécessité pour lui de s’affirmer en tant qu’être doué d’une raison propre face à la bestialité de Kenny qui est ici mise en scène. Si le propos est ancien et universel, Robin Pront peine néanmoins à sortir du pur théâtral et à se distancier de ses personnages, distance nécessaire à une réflexion sur les motifs profonds de leurs actes, qui ne transparaît, ici, jamais vraiment. Le spectacle n’en est pas moins prenant, mais déçoit en ne dépassant pas sa condition prévisible de bel objet sombre.

Titre original : The Ardennes

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Durée : 93 mn


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