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Le Chat du rabbin

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Adaptation de la bande dessinée phare du prolifique Sfar, « Le Chat du rabbin » offre une fable oecuménique un poil décevante, bien en-dessous de sa version à bulles.

Après s’être goulûment farci le perroquet du salon, le chat de la maison Sfar se met à causer. Et comme il est chat de rabbin, il parle religion avec son maître et demande même à faire sa bar-mitsva, normal pour un chat juif ! Le rabbin accepte alors de faire son éducation religieuse, mais l’élève à la tête de sphynx n’est pas des plus disciplinés…

Adaptation plus ou moins fidèle de trois des cinq tomes (1) de la bande dessinée devenue incontournable de Joann Sfar, Le Chat du rabbin se veut une fable œcuménique, prêchant pour la tolérance inter-religieuse et luttant contre le racisme. Avec un objectif aussi casse-gueule, on pouvait s’attendre à une œuvre moraliste façon « c’est pas parce qu’on est différent qu’on n’est pas pareil ». Que nenni. Et c’est là tout le talent de Sfar que de traiter avec intelligence et humour du sujet religieux et des antagonismes qui en découlent par des dialogues fins et drôles. Sans oublier de placer quelques petits blasphèmes par-ci, par-là, complètement jubilatoires, souvent prononcés par le chat qui se fait cartésien des religions. Malin de fausse naïveté, il s’amuse à mettre à mal les préceptes judaïques fondamentaux selon lesquels le rabbin vit et qu’il transmet à ses élèves, argumentant de son carbone 14 pour dater la création de la Terre ou de la théorie de l’évolution contre la descendance supposée d’Adam et Eve.

 

Un poil trop lisse

Disons-le franchement, ceux qui aiment le crayonné particulier de Joann Sfar seront certainement déçus. Mélange d’un style pattes de mouche un peu cradingue, totalement décomplexé, et d’une certaine acuité à rendre vie aux êtres et aux choses par un trait vibratile, il se voit totalement lissé dans la version animée du Chat du rabbin. Lifting certes nécessaire pour faciliter l’animation, mais les personnages y ont perdu tout le charme de leurs aspérités bédéistiques. Zlabya, la fille du rabbin, en a quasiment perdu ses bouclettes ! Heureusement, les voix pallient à cette fadeur visuelle en apportant une palette d’émotions pas toujours lisibles dans la BD. François Morel tire son épingle du jeu en chat du rabbin et apporte une touche comique assez appréciable, Maurice Bénichou incarne la douceur du rabbin Sfar et Fellag donne un joli accent roulé au musicien musulman homonyme. Hafsia Herzi est quant à elle plutôt en demi-teinte, personnage de toute façon un peu oublié du film.

Les couleurs se sont aussi quelque peu affadies et les tons marron, rouge et jaune ont perdu de leur intensité en comparaison de la version papier inspirée des toiles extraites du livre L’Algérie des peintres de Marion Vidal-Bué. En revanche, le film a gagné en luminosité. L’animation a permis d’exprimer pleinement les jeux d’ombres, les rais lumineux d’un soleil qui perce à travers les arbres et les moucharabiehs, les intérieurs en clair-obscur, etc. Et malheureusement, encore une fois, on ne peut pas dire que la 3D ait accompli des miracles visuels. On comprend pourquoi Joann Sfar a si longuement hésité. Car, au-delà du générique qui joue subtilement des effets de profondeur et de lumière, le film ne tire absolument pas profit de la technique optique et se contente de mettre de temps en temps un bout de palmier au premier plan, histoire de dire…

Le film souffre également de quelques passages un peu mollassons et de personnages anecdotiques (le cousin Malka entre autres) et Sfar parvient difficilement à conclure. Mais il renferme tout de même quelques pépites d’humour, notamment la scène de réunion des experts de rien du tout pour déterminer la façon d’enterrer un homme même pas mort, ou encore la rencontre de l’équipage avec un reporter belge accompagné de son fidèle chien (tout le monde reconnaîtra ce fameux duo), bavard et raciste à qui François Damiens a prêté sa voix.


« Des juifs noirs ? Mon fils, c‘est pêché de dire ça. »

Lors d’une expédition à travers le désert pour retrouver la Jérusalem d’Afrique – sorte de cité babylonienne au milieu du désert qui renfermerait des juifs d’Afrique –, le rabbin Sfar embarque en compagnie d’un Russe alcoolique, d’un musicien musulman, d’un peintre juif russe, d’un âne qui chante et d’un chat qui ne parle plus (il a perdu l’usage de la parole après un ultime blasphème). Par ce voyage initiatique, Sfar interroge avec finesse les aberrations de la religion comme l’interdiction de la représentation dans l’Islam et dans le judaïsme, les a priori entre ces deux religions et les dérives du fanatisme. Même si les dogmes en prennent pour leur grade (le catholicisme reste lui bizarrement épargné), l’obscurantisme et la violence demeurent le lot de l’Islam (et de la vodka !), au détour d’un duel sanglant (qui pourrait heurter la sensibilité des plus jeunes) entre le Russe, épicurien orthodoxe fortement imbibé, et le marabout musulman fanatique. Certes, Sfar souligne également la bêtise du côté juif à travers le personnage du maître du rabbin, kabbaliste imbécile qui finit par en devenir comique, mais elle reste inoffensive, à la différence du musulman susceptible, qui sort le sabre à la moindre offense au prophète…

Dans le tome 5 du Chat du rabbin, Joann Sfar écrivait : « Pendant longtemps, j’ai pensé qu’il était superflu de faire un album contre le racisme. Il me semblait que c’était une évidence, qu’il ne fallait pas enfoncer de portes ouvertes. Les temps changent, semble-t-il, tout a sans doute déjà été dit, mais comme personne n’écoute, il faut recommencer. ». Le film d’animation fait office de piqûre de rappel à la tolérance et a au moins le mérite d’aborder les sujets qui fâchent dans un contexte où la burqa ou l’identité nationale reviennent tous les quatre matins dans le débat public.

 

(1) Le film est l’adaptation du Tome 1, 2 et 5, La Bar-mitsva, Le Malka des lions et Jérusalem d’Afrique (Ed. Dargaud). Sfar n’a pas choisi de mettre en images le voyage de la famille Sfar à Paris après que Zlabya s’est mariée dès la fin du deuxième tome et la laisse encore célibataire au foyer parental jusqu’à la fin du film. De même que toute l’histoire du cousin Malka a été largement occultée.

Titre original : Le Chat du rabbin

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Durée : 100 mn


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