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Laurence Anyways

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Dolan énervant, Dolan schizophrène, mais Dolan attachant.

Laurence Anyways force un constat. Celui du talent de Xavier Dolan. Du talent, malgré les défauts, malgré les tics, malgré une façade artificieuse qu’il lui faudra bien abandonner un jour ou l’autre. Tout ce qu’on pouvait redouter des Amours imaginaires – qu’on avait aimé et qu’on aime toujours – est pourtant là, exacerbé. Au fantasme légitime, mais un peu vain, du cinéma comme réunion de tous les arts (on connaît la passion du réalisateur pour la musique, le décor et la mode), Dolan développe une sorte de boulimie visuelle et sonore parfois réjouissante mais souvent indigeste.

Cette boulimie se retrouve au cœur même du « sujet » du film. La trame est pourtant assez simple : début des années 90, Laurence (Melvil Poupaud, en lieu et place de Louis Garrel qui devait à l’origine tenir le rôle), 30 ans, tout pour être heureux, annonce à sa compagne Fred (Suzanne Clément) qu’il veut changer de sexe. Il ne se reconnaît pas dans son corps d’homme qui le dégoûte et assume enfin le désir de recouvrir sa véritable identité. Plutôt que rompre Fred reste et l’accompagne, le soutient, y croit pour deux quand lui baisse les bras… Jusqu’à la cassure. S’étalant sur une dizaine d’années, Laurence Anyways s’oriente mal dans sa dimension de film-fresque qui ne sait pas réellement ce qu’il traite : film sur la transformation d’un corps (dont l’aspect médical est délibérément laissé hors-champ), film sur le mal-être personnel, film sur un couple, film sur la marginalité et le regard de l’autre ? Laurence Anyways est tout cela et rien à la fois tant les sujets sont survolés. Trop nombreux, trop peu déterminés, comme la question du regard et de la marginalité qui n’apparaît qu’au début et à la fin du film comme pour lui offrir une portée plus sociale que personnelle. Dolan aurait gagné à se concentrer sur la question du couple puisque manifestement, c’est celle qui semble le plus animer le film.

 

Boulimie d’influences et de références aussi. À tel point que le film tombe dans un travers évident à ce type d’entreprises, celui du narcissisme. Trop concentré sur ses effets, il donne souvent l’impression d’admirer son reflet dans le miroir, de rajouter une couche de maquillage ou un accessoire de plus pour être sûr de détoner et d’être bien visible. Travail de l’image, de la lumière, des costumes, des textures, bande son omniprésente, séquences oniriques ou sur-esthétisées… Laurence Anyways fourmille d’une envie sincère de cinéma, mais manque d’affirmation, de maturité peut-être (Dolan n’a que 23 ans), ce qui fait d’ailleurs une partie son charme. Très critiqué, le pourtant beau La Solitude des nombres premiers offre une proximité intéressante. Mais là où l’esthétique volontiers excessive, vibrante, pulsionnelle et agressive du film de Saverio Costanzo contribuait à une mise en scène traumatique des personnages, Xavier Dolan pâtit d’un trop-plein d’idées (il y en aurait pour quatre ou cinq films différents) et multiplie les effets qui se contredisent les uns les autres et ne produisent l’émotion que de manière très intermittente.

Le complexe Dolan

D’autant qu’au narcissisme s’ajoute une névrose moins attendue : la schizophrénie. Le film joue ainsi le grand écart entre l’ultra-artificialité affichée et une volonté de vérisme qui s’incarne dans le cas présent de la pire des manières qui soit . Le drame revêt l’apparence du cinéma-vérité : caméra au poing, toujours réactive, refus des coupes et du montage pour saisir dans son élan la dynamique explosive du jeu, hystérique en ces moments-là, des comédiens. Comme si le plan-séquence était le garant de la sincérité cinématographique. Symptomatiquement, Dolan rate ces séquences-là. Il joue de la fausse pudeur en coupant le son au moment crucial de la révélation de Laurence à Fred. Rupture d’autant plus forte qu’on subit la logorrhée épuisante et violemment sonore des personnages dans les minutes qui précèdent. Ces effets de (fausses) vérités n’apparaissent que comme un effet superficiel de plus dans la palette du réalisateur. Le film se voudrait sincère, mais n’est alors qu’affecté, infesté de ses tics.

De manière assez troublante, Dolan ne parvient à être juste, à toucher que dans l’artifice. Il apparaît comme un cinéaste de l’élan, à même de mettre en scène de manière touchante et vibratoire la naissance d’un sentiment ou d’une situation incongrue. Amour, gêne, petite victoire éclatent alors à l’image soutenus, pour une fois intelligemment, par la musique. Laurence Anyways rappelle ainsi certains des plus beaux moments d’Homme au bain de Christophe Honoré – qui avait longuement divisé la rédactionnotamment lorsque la bande son des Two Doors Cinema Club venait mettre en images le cœur qui s’emballe, le coup de foudre… C’est cela qui séduisait aussi dans Les Amours imaginaires. Dolan a ce don de l’élan, de l’impulsion, mais celui-ci se retrouve malheureusement noyé dans ce qui de l’audace n’apparaît plus que comme de la posture. On rêve qu’il accepte enfin de poser sa caméra, accepte de cadrer et de mettre en scène de manière moins faussement instinctive et arrête de se protéger derrière un mur d’effets. C’est le cas lors d’une des séquences les plus réussies du film : une « simple » scène de retrouvailles et de discussion dans un bar entre Laurence et Fred quelques années après leur rupture. Le découpage est strict, les visages cadrés à l’épaule prennent enfin un peu de repos et Dolan peut laisser se développer l’émotion d’elle-même plutôt que de la forcer. Son talent est certain, reste à savoir si Dolan acceptera de baisser les armes et de l’assumer enfin.

Titre original : Laurence Anyways

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Durée : 159 mn


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