La Terre des hommes rouges

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Le dernier film de Marco Bechis, « La terre des hommes rouges » (Birdwatchers), se passe dans la région du Mato Grosso, de nos jours. Après le suicide de l´un des siens, Nadio, chef d´une tribu Guarani-Kaiowa, décide de dresser un campement sur les terres des Blancs.

Pour lui, comme pour le chamane, il s’agit de réparer une terrible injustice : récupérer les terres dont ils ont été spoliés autrefois… Malgré les menaces et les intimidations des propriétaires terriens, les Indiens décident de rester sur place pour reprendre leurs droits, coûte que coûte. Désormais deux mondes se font face, sans jamais cesser de s’observer. Alors qu’une idylle se noue entre la fille d’un riche fermier et Osvaldo, le disciple du chamane, l’hostilité des Blancs monte d’un cran.

Voici ce dont le film nous parle. Mais il est plus important de voir ce qu’il ne nous dit pas, c’est-à-dire comment résoudre la question que ces faits soulèvent. Qui a le droit à la terre, les fils de ceux qui l’ont arrachée aux Indiens qui la cultivaient, ou bien les fils des Indiens qui, aujourd’hui, sont obligés de travailler pour les premiers ? Ainsi posée, la question n’appelle presque pas de réponse. Il paraît évident que les Indiens ont le droit de reprendre ce qui appartenait alors à leurs ancêtres. Pourtant, est-il juste de se rendre à la logique du grand nombre, qui veut que les forêts autrefois habitées par les Indiens, soient dédiées à la canne à sucre nécessaire à une société qui ne peut plus renoncer à ses « monades folles », comme le dit Gilles Deleuze : les voitures ? Ne seraient-ils pas égoïstes, ces Indiens qui n’acceptent pas la fin d’une civilisation « entrelacée » comme la forêt, habitée par des ancêtres obligés de céder le pas aux lignes droites des machines ? Voici la vraie question que ce film nous oblige à nous poser. Une scène montre tout cet entrelacs de problèmes avec la simplicité muette du grand cinéma : les deux patrons des deux clans, le fazendeiro et le chef des Indiens, se retrouvent sur le champ de la discorde. La réponse du chef aux justes accusations du fazendeiro, qui reproche à l’Indien d’avoir occupé des terres qui ont appartenu à son père et dont il a hérité, est une réponse muette : il mange la terre qui a appartenu à ses pères. Geste qui montre une appropriation exagérée de la matière, indigestible si elle n’a pas été transformée auparavant. Ce geste définitif laisse au spectateur un goût d’amertume dans la bouche.

Aller voir ce film correspond à ouvrir la bouche pleine de terre des Indiens, pour essayer de dire la séparation entre deux mondes qui répondent à des logiques inconciliables : celle du plus grand nombre, qui se nourrit d’un produit dont il ne connaît pas la valeur, et celle du petit nombre, qui pèse de toutes ses forces vers son objectif. À défaut d’un happy end, on sort de la salle avec la conscience qu’il est désormais impossible de vivre dans l’espace déserté des champs de canne à sucre, nécessaire mais enlevé à l’homme : espace d’une perte, celle, irréparable, d’une forêt hantée par des suicides. La mort est donc bien le personnage principal de ce film. Une mort qui est toujours suivie du chant d’un oiseau, comme dans Aguirre, la colère de Dieu de Werner Herzog. Ou alors, c’est le chant d’un homme qui précède la mort d’un autre homme. Comme si Birdwatchers de Bechis reprenait le voyage de Aguirre de Werner Herzog. Ces chants de mort qui se font écho d’un film à l’autre sont là pour nous suggérer la destinée du voyage inaccompli de Aguirre : un paradis habité de « monades folles » comme le radeau de cet héros fou et solitaire.
 

Titre original : La Terra degli uomini rossi

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Durée : 106 mn


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