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La Paix (Spokoj, 1976)

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La vie telle qu’elle est.

Jerzy Stuhr, second rôle dans La Cicatrice (1976) où il interprète le rôle de l’opportuniste assistant du directeur Bednarz, tient son premier rôle principal dans le modeste mais néanmoins superbe film de Kieślowski, La Paix. Il y incarne Antoni Gralak – le même nom que le protagoniste de Curriculum vitæ (1975) -, un homme simple venant d’être libéré après trois ans passés en prison et qui aspire désormais à une vie tranquille, loin des ennuis. Après avoir découvert qu’il ne pouvait pas retrouver sa vie d’avant – sa famille et sa fiancée le rejettent -, il part s’installer dans une petite ville de Silésie où il avait récemment travaillé en tant que prisonnier. Il obtient un emploi modeste, loue une chambre dans un appartement à une femme plus âgée que lui (Izabella Olszewska) – femme avec laquelle il aura notamment une brève liaison -, et commence sa nouvelle vie. Gralak expose à ses nouveaux collègues ses rêves d’avoir « une femme, des enfants et un endroit à lui ». Très vite, il épouse une jeune femme (Danuta Ruksza) qui lui avait exprimé sa sympathie lorsqu’il était prisonnier. La triste réalité ne lui permettra toutefois pas de réaliser son rêve, aussi modeste soit-il. Il se retrouve au centre d’un conflit de plus en plus tendu impliquant le directeur de la petite entreprise (Jerzy Trela) – où il a été embauché en dépit de son passé de prisonnier – et ses collègues. La mauvaise gestion et les vols de matériaux de construction, qui a mené à la réduction des salaires des employés, les poussent à se mettre en grève. Les deux parties rejettent le personnage principal. Manipulé et soumis au chantage par sa direction, il sera dans la dernière scène du film passé à tabac par ses collègues, qui se sentent trahis par lui. Alors étendu au sol, couvert de sang, Gralak murmurera plusieurs fois le mot « paix ».

Le mot « paix » joue un rôle déterminant dans les films et la biographie artistique de Kieślowski. Il est répété dans d’autres films et souvent utilisé par Kieślowski en interviews. Ainsi, quand son ami et collaborateur de longue date, Krzysztof Wierzbicki, dans son documentaire I’m So-So… (1995), lui demande « Que veux-tu ? », il répond laconiquement : « La paix ».

 

 
 
La Paix frappe le spectateur par son aspect para-documentaire : histoire et personnages terre à terre, situations du quotidien et langage familier. Le film a été produit par la télévision polonaise, le script rédigé par Kieślowski d’après Un pas devant la porte, nouvelle de Lech Borski publiée en 1973 dans la collection La Nuit des guitaristes (1). Kieślowski et son acteur principal Jerzy Stuhr sont crédités comme auteurs des dialogues. Jerzy Stuhr, avec sa personnalité à multiples facettes et son excellent sens de la langue parlée (2), aura autant imprimé sa marque sur ce film que sur tout le « cinéma de l’inquiétude morale ». Il aura créé un panorama de personnages allant de carriéristes déracinés (La Cicatrice ; Top Dog – Feliks Falk, 1978 ; Sans anesthésie – Andrzej Wajda, 1978), d’invididus se débattant face aux pressions politiques et aux difficultés du quotidien (La Paix), à des personnages ordinaires mais sincères et passionnés (L’Amateur – Krzysztof Kieślowski, 1979). Il est ainsi devenu, au même titre que Zbigniew Zapasiewicz, surtout connu pour avoir incarné des intellectuels cyniques dans Camouflage (Krzysztof Zanussi, 1977) et Sans anesthésie, l’un des acteurs emblématiques de la fin des années 1970.     

Comme dans beaucoup de ses premiers films, Kieślowski se concentre dans La Paix sur les défavorisés, les marginaux, les opprimés, ceux qui ne font et ne lisent jamais plus que la Une des journaux. Il traite de la vie dans les petites villes et d’aspirations qui, aussi modestes soient-elles, s’avèrent impossibles à atteindre dans la vie représentée à l’écran. Dans La Paix, Kieślowski tente, selon ses propres mots, « d’imprimer sur film l’histoire d’un homme qui n’a dans sa vie que des attentes minimales, mais qui pourtant ne réussit pas à atteindre son but parce qu’il s’est retrouvé contre sa volonté impliqué dans de sales affaires » (3). Le Gralak terre à terre joué par Stuhr est dépourvu de tout geste et aspiration romantiques ; il n’aspire qu’à une vie simple. Dans le contexte du cinéma polonais, qui favorise la représentation d’individus victimes de la cruelle Histoire – montrée ainsi comme détruisant le bonheur individuel et s’ingérant dans la vie privée -, l’individu chez Kieślowski semble dénué de toute conscience politique, au point d’être uniquement obnubilé par sa vie personnelle et sa recherche de « paix ».

Jacek Petrycki, directeur de la photographie et fréquent collaborateur de Kieślowski (Premier amour, 1974 ; Curriculum vitæ), saisit dans une gamme de tons ternes des images de la vie provinciale polonaise, des situations, attitudes et gestes reflétant de façon parlante ce que fut la décennie 1970 sous l’action politique d’Edward Gierek, Premier secrétaire du Parti communiste. Le film se rapproche ainsi davantage du documentaire que de la fiction – Petrycki dira lui-même que « la fiction ressemble à la vraie vie » (4). Cependant, le récit de ce para-documentaire contient un élément métaphysique probablement annonciateur des « visions poétiques » des fictions ultérieures de Kieślowski : l’image symbolique des chevaux lancés au galop, qui apparaît trois fois à l’écran (5). Une première fois sur un écran de télévision lorsqu’ils interrompent la mire. Lorsque Gralak est sévèrement tabassé par ses collègues, l’image se juxtapose à celle des chevaux. Un cheval galopant conclue également le film, fournissant ainsi un commentaire ironique quant à l’issue impossible de la quête de « paix » du personnage principal. Dans I’m So-So…, Kieślowski en fournit une explication assez simple ; il dit que les chevaux pourraient représenter « une aspiration à la liberté. Ils peuvent faire ce qu’ils veulent. Ils peuvent galoper à leur guise et ne pas avoir d’obligations ». D’après Kieślowski, les chevaux n’ont rien à voir avec le fait politique ou social mais fonctionnent uniquement comme un élément métaphysique (6).

Le réalisme douloureux du film de Kieślowski et l’intégration d’images interdites par le gouvernement, comme celles de la grève des ouvriers – même si le mot de « grève » n’est pas prononcé mais juste sous-entendu à travers l’affirmation « Nous ne travaillons pas » – ou de prisonniers travaillant à l’extérieur de leur prison, ont retardé la sortie de La Paix. Tourné pendant la période agitée de 1976, la première du film n’eut lieu en 1980, soit quelques semaines après la signature des « Accords d’août » entre les membres de Solidarność – à la tête duquel se trouvait Lech Walesa – et les représentants du Parti communiste. En montrant la solidarité ouvrière, le film de Kieślowski annonce clairement les évènements de 1980 ayant eu lieu dans les ports de la Baltique – un critique de film polonais intitula très justement son papier : « La Paix, ou À propos de Solidarność » (7).
 
 

 

Quand le film a été diffusé à la télévision polonaise, il n’était plus en accord avec l’esprit de l’époque, probablement mieux reflété dans L’Homme de fer (1981) d’Andrzej Wajda ou dans des documentaires tels que Workers ’80 (1980) d’Andrzej Chodakowski et Andrzej Zajączkowski. Contrairement à Kieślowski, Wajda offre une caractérisation mélodramatique à un seul niveau de lecture, en cela typique du cinéma réaliste socialiste dans la mesure où les séparations entre les communistes et les dissidents sont claires et que l’union entre la classe ouvrière, les intellectuels et les étudiants y est envisagée de manière romantique. Le dédain pour le « pathos révolutionnaire » ainsi que la préoccupation de Kieślowski pour le quotidien font que La Paix est certainement plus proche d’un autre film emblématique de la période, Les Grains du rosaire (1980) de Kazimierz Kutz, qui tourne aussi autour du combat pour la dignité humaine, pour « la paix » et pour le droit à mener la vie que l’on souhaite. En 1981, lors de la 8e édition du Festival du Film Polonais de Gdańsk, La Paix a partagé un Prix Spécial avec un autre film oublié tourné pour la télévision polonaise, Meta d’Antoni Krauze (1971).

En février 1976, Kieślowski a reçu un Ferment, récompensé décernée par le prestigieux hebdomadaire Polityka à de jeunes polonais « représentant un ferment intellectuel ». Ce journal, relativement libéral – bien que dirigé par le futur Secrétaire général du Parti communiste Mieczysław Rakowski -, a ainsi décerné une récompense à un réalisateur de films connus par un petit cercle de spectateurs ayant vu Le Personnel (1976) et des documentaires comme Premier amour et Curriculum vitæ, un réalisateur qui était toujours resté silencieux avant les sorties de La Cicatrice et de La Paix. En 1977, bien que la censure ait interdit La Paix, le nom de Kieślowski apparaissait dans un sondage du quotidien Sztandar Młodych comme l’un des vingt Polonais les plus célèbres. Il devint évident par l’attribution de ces distinctions que Kieślowski a souvent brouillé les limites existant entre l’opposition et les communistes, étant considéré par les spectateurs et la critique soit comme un dissident, soit comme un artiste du Parti. Ainsi, le fait d’être respecté des autorités – même si certains de ses films furent interdits – fit qu’on l’accusa également de conformisme, accusations qui referaient plus tard surface avec la sortie de Sans fin (1985).

(1) Les crédits du film mentionnent uniquement que le film « est tiré de la nouvelle de Lech Borski ». Le script par Kieślowski apparaît dans Krzysztof Kieślowski, "Spokój", Dialog 4 (1977), pp.34-52.
(2) Piotr Litka, "Najważniejszy jest dialog" [entretien avec Jerzy Stuhr], Kino 12 (1999), pp.22-24.
(3) Krzysztof Kieślowski, "No Heroics, Please" [entretien avec Krzysztof Kieślowski], Sight and Sound 50, no. 2 (printemps 1981), p.90.
(4) Stanisław Zawiśliński, Kieślowski, Varsovie, Skorpion, 1998, p.152.
(5) Kieślowski a utilisé des extraits du documentaire primé Chevaux arabes (1963) de Zbigniew Raplewski.
(6) Tadeusz Szczepański, "Drzewo, które jest" [entretien avec Krzysztof Kieślowski et Krzysztof Piesiewicz], Film na Świecie 385 (novembre-décembre 1991), p.12. Les images des chevaux, soigneusement pensées par Kieślowski dans son script, apparaissent dans Krzysztof Kieślowski, "Spokój", Dialog 4 (1977), pp.34-52.
(7) Mirosław Winiarczyk, "Spokój, czyli o Solidarności", Ekran 3 (1980), p.11.

D’après Marek Haltof, The Cinema of Krzysztof Kieślowski: Variations on Destiny and Chance, Londres, Wallflower Press, 2004, pp.38-42. Traduction : Colette Zind.

Titre original : Spokój

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Durée : 82 mn


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