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La déesse des mouches à feu

Article écrit par

Jeunesse perdue

Visage poupin

Courant des années 90, dans un éclat de joie, Catherine, le jour de ses 16 ans, reçoit en cadeau Moi Christiane F., 13 ans, droguée, prostituée… avant d’assister à la violente dispute de ses parents. Le cadeau sera en partie prémonitoire quant au destin qui l’attend, elle qui, très vite, découvrira la drogue, l’amitié, la sexualité et l’amour au sein d’une bande d’adolescents junkies. Adaptant avec succès le roman de Geneviève Pettersen, Anaïs Barbeau-Lavalette entraîne le spectateur à la rencontre d’une jeunesse addict en perte de repères et c’est à la jeune Kelly Depault, interprète de Catherine, que le film doit sa réussite. Tant par la qualité de son jeu que par sa maturité, elle est impeccable de justesse, parvenant à passer d’une candide jeune fille naïve, paumée et délaissée à cause de l’égoïsme furieux de ses parents, à la froide, égotique et lugubre junkie. Évolution qui, toutefois, ne sera jamais à sens unique, car intelligemment ponctuée par la jeune interprète, de mouvements, d’intonations et d’attitudes suggérant que son innocence n’est pas tout à fait disparue. Contribuant à créer un suspense prenant la forme d’une question : y a-t-il ou non l’espoir qu’elle s’en sorte ? Autre atout de l’actrice, bien mis en avant par la réalisatrice : son physique. Pourvu d’un visage poupin, muni d’un appareil dentaire, tout son aspect évoque un corps pris dans l’entre-deux d’une adolescence ayant encore un pied dans l’enfance ; créant un contraste perturbant avec son évolution au cours du récit. L’accompagnant, tout le reste de la distribution est juste et chacun est pourvu d’une personnalité propre, fluctuante, flanquée de faiblesses et de qualités typiques ; acquérant de belles subtilités de caractère. C’est particulièrement le cas des parents de Catherine, qui sauront évoluer au cours du récit ; permettant au film d’atteindre un paroxysme émotionnel au cours du dénouement.

Rupture progressive

À mesure que progresse l’étiolement de Catherine, jamais la réalisatrice ne choisira la facilité du trash ou de la frontalité. Ici, ce n’est pas le coup de poing qui est recherché, mais plutôt une saine distance. Ni complaisante, ni moralisante, c’est d’abord à l’aspect humain de la jeune adolescente, de sa bande et au travers d’eux, de toute leur génération, qu’elle s’intéresse. Anaïs Barbeau-Lavalette travaille ainsi une logique de l’immersion progressive au sein du petit groupe aux allures de meute, dont la finalité est d’oppresser le spectateur qui assistera impuissant à leur déchéance et à celle de Catherine. La matrice de cette oppression étant la manière dont le jeune fille se met à glisser vers la drogue : joyeusement, candidement et par jeu. Rendant le processus d’autant plus cruel qu’il consiste à retourner contre elle ce qui fait son charme : sa gentillesse. Ce point de départ ludique et la lente progression de l’addiction de Catherine, permettent à la réalisatrice d’indéterminer l’instant précis où le jeu cède la place à la pulsion mortifère ; donnant un aspect infernal, inarrêtable et irréversible au processus. De plus, l’aspect ironique de certaines scènes contribue à dépeindre un climat de plus en plus sordide : comme l’instant où Catherine sniffe dans sa chambre, alors que sa mère prétendant la surveiller est assise en lui tournant le dos dans son jardin. C’est d’ailleurs cet autre choix qui parachève la création de l’atmosphère suffocante du film : une bonne partie de l’action se déroule en plein jour, aux yeux et sus de tous, renvoyant à une indifférence quasi générale des adultes (majoritairement absent du film.) Film qui n’est pas sans évoquer certains Larry Clark comme Kids ou Ken Park. Autant de films délivrant le portrait d’une jeunesse à l’abandon, délaissée par des adultes dépassés ou refusant d’assumer leur rôle de parents ; une jeunesse prise dans un monde où la jouissance facile et trop facilement accessible ne peut mener qu’à l’autodestruction.

Variation poétique

Esthétiquement, le cadre et les mouvements de caméra sont majoritairement tremblants, renvoyant à une forme d’instabilité permanente et suivant l’héroïne au cours de sa plongée dans son nouveau milieu. Toutefois, le film sait rompre avec ses propres règles, pour ponctuellement prendre une attitude plus simple et posée ; stable. Enregistrant des instants de calme durant lesquels peuvent s’immiscer de véritables moments poétiques, où la jeunesse des protagonistes, leurs expériences d’adolescents, peuvent s’exprimer normalement. Fluctuations esthétiques rythmant très bien l’œuvre et lui permettant d’éviter toute forme de monotonie. La lumière du film est soigneusement travaillée et croque habilement la banalité de l’environnement banlieusard ; le tout servi par un très bon montage et des musiques de qualité. Musiques qui réservent d’ailleurs de belles surprises, notamment par l’utilisation de classiques, servant à des manifestations de poésie au sein d’un monde qui en manque cruellement ; reflétant bien la dichotomie au cœur de l’histoire racontée : une jeunesse en train de se perdre, au cœur de laquelle subsiste, malgré tout, le désir de vivre et de se développer. On pensera tout particulièrement à la séquence de la première véritable manifestation de sentiments amoureux de Catherine, au côté d’un jeune garçon durant une douce nuit. Ou encore, comme sortie de nulle part, une séquence filmée au ralenti, mettant en scène un jeu de balançoire au milieu d’une fête au cœur du squat junkie, paumé au milieu de la forêt. Le film témoigne d’un regard pourvu d’une immense tendresse, mais, surtout, d’une grande subtilité. Attendrissant sans jamais être mièvre, tragique sans être mélodramatique, il est humain et jamais bêtement moraliste.

Titre original : La déesse des mouches à feu

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Durée : 105 mn


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