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La cause gay au cinéma

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Brokeback Mountain (2006), Transamerica (2006) et Harvey Milk (2009), trois registres différents sur la cause gay.

Début des années 2000, sur nos petits écrans sont diffusées des séries mettant en scène des gays et lesbiennes comme « Queer as folk » et « The L Word ». Sur la toile, l´apparition de personnages homosexuels ne date pas d´hier, mais le regard porté par les différents réalisateurs a bien changé au fil des années.

Point de convergence entre  Duncan Tucker (Transamerica), Ang Lee (Brokeback Mountain) et Gus Van Sant (Harvey Milk): la lumière faite sur les questions de préférence sexuelle ou d’identité de genre, via des histoires d’êtres de fiction ou de réalité dont les registres se distinguent les uns des autres, mais convergent tous vers la cause gay.

 

La vie balafrée des amants de Brokeback Mountain et des amoureux d’Harvey Milk

Les histoires d’amour du film de Ang Lee et de Gus Van Sant ne sont pas toujours roses. Réprobations et violences viennent ternir les rapports amoureux des personnages, victimes d’homophobie. La love story la plus patente est celle des amants de Brokeback Moutain. Viriles, les bagarres et les bourrades de Jack et d’Ennis laissent aussi place aux baisers et caresses. Les deux personnages forment un couple amoureux. Chacun explore l’intimité de l’autre, là, sur les hauteurs de Brokeback Mountain, dans un cadre bucolique. L’endroit est isolé. Pour vivre heureux, vivons cachés, sauf que la période de transhumance s’achève. Les cow-boys doivent quitter la montagne édénique tandis qu’un crépuscule glaçant et comminatoire plane au-dessus de leur tête, prêt à ensevelir leur amour idyllique. Le bonheur n’est plus qu’une pâle chimère pour Jack et Ennis. Les relations homosexuelles placées sous le signe de la béatitude sont inconcevables dans l’Amérique des sixties et des cow-boys, où les codes, très virils, régissent la conduite des hommes jusqu’à l’étouffement. De la relation des deux amants interdits ne peut naître qu’un bain de sang, comme le préfigure l’image funeste du mouton attaqué par le loup, tandis que l’esprit d’Ennis est hanté par le souvenir de ce cadavre homo, voué aux gémonies et dont le sexe a été arraché en guise de châtiment par des êtres à l’humanité plus qu’improbable.

Face à la folie des détracteurs homophobes, le bonheur ne peut qu’abandonner sur le carreau le couple gay. La bigoterie et ses conséquences désastreuses sont pointées du doigt dans Harvey Milk. Dans les ruelles de San Francisco, des homosexuels sont persécutés par la police. Passages à tabac, comme pour Jack Twist. Insérant des images d’archives dans son film, Gus Van Sant montre ces groupes bouffis de dévotion et de haine, qui vilipendent les gays à coup de discours culpabilisant et poussent ces derniers dans leur placard, et parfois même dans un cercueil puisqu’un certain nombre d’entre eux met fin à ses jours. Harvey Milk a lui-même vécu avec des amoureux ayant mis un terme à leur vie, mais ces fins tragiques, hormis une seule, sont juste évoquées dans le biopic, qui se focalise surtout sur la vie politique de Milk. Le ton pour relater les faits sérieux y est grave, mais diffère du tournant dramatique que prend Brokeback Moutain, avec ses plans de paysages prédisant un malheur. Harvey Milk baigne, non pas dans un cadre champêtre accompagné d’une musique mélancolique, mais dans les rues de San Francisco, où les revendications, pancartes, coups de sifflets se multiplient pour réclamer l’égalité des droits, au rythme de beaux joyaux musicaux des seventies, et du célèbre Over the rainbow interprété par Judy Garland. Et aux discours de John Briggs, son adversaire politique, l’homme politique gay, incarné par Sean Penn, répond avec un ton acerbe démontant très vite le raisonnement de pacotille de son interlocuteur.

 

     

La marche pour l’acceptation, de New-York à Los Angeles et dans les rues de San Francisco

Dans le road-movie de Tucker, l’itinéraire du transsexuel allant de New-York à Los Angeles correspond surtout à un parcours du personnage vers l’acceptation de soi et de sa paternité. Bree, autrefois appelée Stanley, ne doit en aucun cas faire le black-out sur son passé, mais elle doit s’y confronter afin de pouvoir se faire opérer pour changer de sexe. Le ton est frivole et la loufoquerie gentille mais pas déplaisante du tout, entre mamie qui gâte petit fiston avec sa piscine, sa bouée en forme de Flipper le dauphin, le tout accompagné d’un rictus exagéré et Bree, qui affiche ses petites manies de femme proprette, épouse parfaite pour cet Indien rencontré au cours de son trajet, ménagère exemplaire de Desperate Housewives (le prénom du transsexuel n’est d’ailleurs pas anodin à cet égard). Le film de Tucker soulève les problèmes d’intolérance. Le fond n’est pas forcément joyeux, mais le réalisateur opte pour un virage égayant, où fiston projette d’aller à Los Angeles pour devenir une star du porno gay, roulant avec papa transsexuel dans une vieille auto vert pomme, autrement dit laide et où les trans se réunissent pour faire la bringue, parler de leur nouveau vagin et entonner des chants polissons. On est bien loin de la dimension tragique de Brokeback Mountain, mais les questions de tolérance demeurent de part et d’autre.

A quelques kilomètres de Los Angeles, San Francisco, où se trouvent des activistes menés par Harvey Milk, premier homme de la Cité ouvertement gay. Le ton est clairement solennel, politique et engagé. Les slogans pour revendiquer l’égalité des droits fusent à l’époque du drapeau arc-en-ciel, tandis que le triangle rose pointé vers le bas, souvenirs de la déportation des homosexuels sous la période nazie, est arboré par les gays lors des manifestations. Mais Gus Van Sant ne choisit pas de s’enfoncer dans le pathétique. Années 70, ça bouge du côté du quartier Castro. Les gays se mobilisent pour lutter contre la campagne d’Anita Bryant, farouchement opposée aux droits des homosexuels. Harvey Milk ou le «Martin Luther King Gay», mégaphone à la main, nous embarque dans l’effervescence passionnante de ses campagnes et ses luttes en faveur de l’égalité des droits, emportant dans sa besace des messages pleins d’espoir pour les diffuser auprès de gays souffrant de l’intolérance et vivotant, reclus, tout au fond d’un étroit et sombre placard.

 

     

De l’autre côté des fanfreluches, ou des gays et trans aux antipodes des clichés

Gus Van Sant, Ang Lee et Duncan Tucker traitent certes la même cause de façon différente, mais tous apportent une nouvelle visibilité des gays et trans. Exit les « sissies » (ces personnages homo du ciné des années 30, à l’allure efféminée), et place à des hommes ordinaires dans le long métrage de Ang Lee. Le couple homosexuel de Brokeback Mountain est bien loin du cliché des invertis avec leurs poignets cassés et minauderies en tout genre. Ennis del Mar et Jack Twist sont des cow-boys, des cow-boys qui se fondent dans la masse, gardant des moutons pour gagner leur vie, comme tout le monde. Coiffés de leur éternel chapeau et chaussés de santiags, les deux hommes ne se séparent pas non plus de leur lasso, de leur cigarette, de leur bouteille de whisky, toujours prêts à se défendre. Ici, pas de stéréotypes du gay. Ennis n’hésite d’ailleurs pas à se servir des poings contre ces hommes qui, au cours d’un spectacle de feu d’artifice, déversent sans vergogne un vocabulaire de goujat alors que son épouse et ses filles se trouvent non loin de là.

Ailleurs, dans Harvey Milk, l’image des homosexuels véhiculée par Gus Van Sant ne se noie également pas dans  le cliché. Le personnage principal n’est pas un marginal. Il est un citoyen lambda, inséré dans la vie professionnelle. Le transsexuel du film de Duncan Tucker porte certes des tenues roses ou mauves avec le vernis assorti et s’affiche avec son brushing parfait, mais on est bien loin des travelos et des fanfreluches criardes de Priscilla, folle du désert, par exemple. Point d’amalgames. Bree, le personnage principal de Transamerica, vit modestement dans un deux pièces et travaille dans un bar, non pas pour y faire des shows avec des tenues aux couleurs criardes, sur une chanson des Village People ou autre musique disco, mais pour y faire, tout simplement, la plonge et servir les clients. Même si elle ne voulait pas de son rejeton coké, Bree finit par témoigner à ce dernier les marques d’une bienveillance maternelle. Ainsi, les trois réalisateurs Lee, Tucker et Gus Van Sant montrent que les gays et trans sont des êtres, somme toute, ordinaires, parfois confrontés à des problèmes d’argent et de vie de couple mais toujours à la recherche du bonheur et du respect, comme n’importe qui. Les réalisateurs prennent ainsi le contre-pied de cette société qui avait classé l’homosexualité parmi les maladies mentales jusqu’au début des années… 90.

 

     

De la légèreté de Transamerica au ton dramatique de Brokeback Mountain, en passant par le registre engagé d’Harvey Milk, le trio Lee, Tucker et Van Sant filme des situations d’intolérance, rencontrées par la communauté LGBT, encore trop bafouée dans son droit, en donnant la parole à ces personnages trans et gays, remplis de rêves égalitaires. Les trois films ont reçu de brillantes récompenses (Prix du Meilleur Scénario pour Transamerica, Oscar du Meilleur acteur pour Sean Penn et Oscar du Meilleur réalisateur pour Ang Lee). Mais quel impact réel sur la société peut-on espérer des ces récompenses ? A suivre…

 

 

Titre original : Milk

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Durée : 127 mn


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