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La Belle endormie

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Petit précis de l’euthanasie : projet indigeste.

Eluana Englaro était dans le coma depuis 17 ans quand l’Italie s’est déchirée sur son sort en 2008. Après plusieurs années de démarches, la Cour de cassation autorise le père de la jeune femme à interrompre l’alimentation qui la maintenait en vie. Le fait divers a marqué l’Italie moderne, le pays s’étant divisé entre les partisans de l’euthanasie et ceux qui refusaient de voir la jeune femme mourir.

Marco Bellocchio a mis du temps à monter La Belle endormie, notamment à cause d’un financement empêché selon lui par les commissions de la région Frioul-Vénétie Julienne, pour des raisons politiques. Présenté à la Mostra de Venise de 2012 en compétition, le film repart bredouille. Le cinéaste grogne, s’insurge que son film ainsi que les productions italiennes soient sous-représentées au palmarès d’un festival « national ». La projection du film avait donné lieu à une manifestation d’associations catholiques, accusant Bellocchio de remettre de l’huile sur le feu d’une affaire pas encore digérée par la société italienne.

Si l’existence de La Belle endormie est en soi un tract évident pour le droit à l’euthanasie dans les cas de morts cliniques doublé d’un film social, il n’en reste pas moins un objet de cinéma. Sous cet angle, ses reproches au jury présidé par Michael Mann sont quelques peu gênants. Depuis longtemps engagé, le cinéma de Bellocchio avait déjà pris pour appui le cas de l’assassinat d’Aldo Moro par les brigades rouge en 2004 dans Buongiorno, notte (2003). Il préservait alors son film de la démagogie, en axant son intrigue sur la victime. Le personnage du politique enlevé était au cœur du film, sa mort future et les déchaînements politiques en cours étaient mis à distance, étouffés par le huis clos de ses derniers jours face à une jeune garde.
 
 

 
 
Dans ce dernier film, le cinéaste laisse Eluana et sa famille à distance, choisit les ramifications vers d’autres histoires individuelles pour illustrer ce que fut l’Italie durant ces quelques mois de débat et de tempête politique. Une actrice de cinéma (Huppert, qu’on a connu moins emphatique) qui s’est retirée de la vie pour veiller sur sa fille, elle aussi plongée dans le coma, une jeune militante catholique qui manifeste pour le maintien en vie d’Eluana, son père sénateur appelé à voter sur le projet de loi visant à annuler l’autorisation d’euthanasie délivrée au père, et enfin une junkie qui veut en finir avec son existence de misère.

Cette structure témoigne ouvertement du gros écueil du film : offrir plusieurs éclairages sur la question de l’euthanasie, mais au passage contourner la focalisation directe, la prise à bras-le-corps de son sujet. Plus encore, la stratégie du cinéaste est encore plus immédiatement à découvert. Alors que les pistes scénaristiques devraient distancier et donner libre droit au spectateur de choisir son camp – si tel est bien l’intérêt d’un film de cinéma -, Bellocchio verse tant d’eau à son moulin didactique qu’on ne peut ignorer de quel bord est cet athée marxiste.

Il y a un rapprochement parmi les autres qui frappe encore plus par son argumentation, elle étrangement douteuse. Le film s’ouvre sur une autre endormie, une belle junkie assoupie sur les bancs d’une église. Après une tentative de suicide, c’est dans un face-à-face avec son médecin et sauveur que le cinéaste illustre son étrange concordance. La prolongation forcée de la vie du personnage suicidaire est envisagée comme un acte de foi, de la même force que celui qui conduit le père d’Eluana à se battre pour euthanasier sa fille. « Pourquoi vivre dans ce monde ? », demande la dépressive au docteur : « Parce que d’autres se battent pour mourir », dit en creux ce segment de film. Face à ce fumeux argumentaire, pas évident d’apprécier le film pour ce qu’il pourrait-être : un solide téléfilm. Mis en scène avec une emphase théâtrale accouchant quand même de quelques scènes réussies (celle du sauna où la mort rôde sur les corps du politique), le projet est en l’état étouffant, si chargé de ses intentions qu’il n’a jamais de visée autre qu’un didactisme plombant.

Titre original : La Bella Addormentata

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Durée : 110 mn


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