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Interview avec Houda Benyamina

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Interview avec la présidente du jury de cette nouvelle édition du festival des Arcs, la cinéaste Houda Benyamina.

Pour sa onzième édition, le Festival a fait appel à un prestigieux jury pour sa compétition de courts-métrages venus de toute l’Europe. Agathe Bonitzer, Aurélie Chesné, Aude Gogny-Goubert, Guillaume Gouix, Kacey Mottet-Klein et Olga Pärn sont présidés par la réalisatrice Houda Benyamina.

 

Avez-vous déjà commencé les projections des courts-métrages en compétition ?

Nous commençons demain, mais j’ai une devise : je ne lis ni les synopsis, ni qui a réalisé, ni le genre, ni le pays… Je veux juste découvrir les films d’abord avec mon coeur et après je verrais comment ils travaillent dans ma tête.

Avez-vous des attentes ?

Non, je n’attends rien, j’ai pas envie d’être déçue ! (rires). Je veux juste recevoir. C’est une sélection, donc bien sûr ce n’est pas représentatif du cinéma en Europe, mais ça reste une sélection. Ce que j’attends vraiment, c’est l’audace.

Qu’est-ce que c’est pour vous l’audace dans le cinéma, aujourd’hui ?

C’est voir des choses qu’on n’a pas l’habitude de voir. Même si on a une grande admiration de ses maîtres, essayer de les dépasser et d’inventer une nouvelle écriture. D’avoir un regard singulier sur les choses, de ne pas avoir peur d’être de mauvais goût ; c’est ça pour moi, l’audace.

Vous avez terminé le tournage d’un épisode de “The Eddy” de Damien Chazelle, la série musicale sur un club de jazz à Paris pour Netflix. Justement, est-ce que ces géants comme Netflix qui bousculent le cinéma permettent de casser les codes, d’avoir plus d’audace et de nouvelles écritures ?

Oui, je pense qu’il va y avoir un avant et un après “The Eddy”, vous allez voir. Damien Chazelle a bouleversé tous les codes, il a fait tout ce qui ne se fait pas en série : en mettant des longueurs, en évitant le plot, en étant dans une vraie exigence cinématographique. C’est assez incroyable.

C’était inspirant de travailler avec Damien Chazelle ?

Très inspirant. Déjà, c’est quelqu’un d’humainement assez exceptionnel. De humble. J’ai adoré parler cinéma avec lui parce qu’il est très cinéphile. C’est quelqu’un de très curieux. Il est franco-américain mais il a grandi aux Etats-Unis et j’ai trouvé que ce qu’il a montré de Paris, personne jusqu’à maintenant ne l’avait montré. Il a montré un Paris plutôt sale, pas du tout édulcoré, il a vraiment cherché l’ombre de Paris. Bien sûr, il en a dégagé une forme d’humanité. Là je pense qu’il y a des acteurs qui vont vraiment se révéler. Et puis le jazz à Paris je trouve ça vraiment intéressant. Damien, je trouve que c’est quelqu’un qui représente l’audace. Il n’est jamais là où on l’attend, que ce soit avec Whiplash, quand il fait Lalaland, et puis là aujourd’hui First Man qui vient de sortir qui est un film assez exceptionnel. A chaque fois il y a des tentatives de cinéma nouvelles et, pour le coup, Netflix lui a vraiment donné une liberté totale. Il n’y a jamais eu un “non”. Ils lui ont vraiment permis de créer comme il avait envie de créer.

A votre avis, qu’est-il venu chercher chez vous ?

Je ne sais pas, il faudrait lui demander ! Je pense que ce qu’il cherchait, c’était de s’éloigner des réalisateurs de séries. Il voulait vraiment avoir des gens qui ont un regard. Il n’a pas cherché à créer une identité visuelle, une adn de série, mais une singularité dans les regards. Il m’a laissée une entière liberté. Il y a quand même une adn de la série que j’ai respectée, mais il voulait mon regard. Un regard fort, je crois.

Pour continuer sur l’audace, vous êtes beaucoup dans la transmission, entre autres avec votre association Mille Visages. Que dites-vous à tous ces jeunes pour que justement ils se démarquent, ils innovent, ils soient dans l’audace ? Quels messages vous leur transmettez ?

Déjà, c’est respecter ce qu’ils sont, ne pas vouloir les faire rentrer dans un moule. De leur donner les codes, la grammaire à connaître, mais leur montrer qu’ils sont faits pour être transgressés. On leur laisse une entière liberté, à Mille Visages on apprend en faisant. Ce que je leur dis, c’est que ce ne sont pas nos victoires qui nous construisent, mais nos défaites. C’est l’apprentissage par l’échec. Je pense que l’audace, c’est de ne pas avoir peur de l’échec et de préférer faire un film raté qu’un film moyen.

C’est le dépassement de soi.

Je ne sais pas, mais ça permet d’essayer des choses sans avoir peur. De ne pas être dans le regard de l’autre, de ce qu’on attend de vous, mais d’être aligné avec ses propres désirs et de créer avec son propre goût. Aujourd’hui, la nouvelle génération a été biberonnée aux séries, ils n’ont pas forcément une culture cinématographique. Ils ont un regard sur leur société très connectée et des préoccupations qui sont autres. Quelque part, la singularité vient de la manière dont un traite les sujets et la façon dont on s’inscrit dans son époque. Je leur dis de tester tout ce qu’ils ont envie de tester. Et j’insiste : de ne pas avoir peur de l’échec. Au contraire, de l’affronter et de le souhaiter.

Vous les encouragez à faire des courts-métrages ?
Bien sûr ! Nous avons une formation “réalisateur” où il faut faire un court-métrage par mois. Écrit, tourné, monté, projeté.

C’est intense comme rythme !

Voilà ! Et parallèlement, ils doivent écrire un scénario plus élaboré et en prévision d’un tournage en mai. Nous avons aussi des résidences : des résidences acteurs, auteurs, réalisateurs, techniciens, et tout le monde doit se mélanger pour créer.

Y a-t-il des thèmes récurrents qui ressortent de leurs travaux ? La jeunesse a-t-elle des obsessions ?

Non, il y a vraiment de tout. C’est assez surprenant d’ailleurs ! J’ai vu leurs films la dernière fois et il y a surtout une énergie, une nécessité de faire. Finalement c’est ça la singularité, c’est de sentir cette énergie.

J’ai entendu dire que vous vous intéressiez à la guerre d’Algérie pour votre prochain projet. C’est top secret ou vous pouvez en parler ?

Pour l’instant, j’ai passé une période d’écriture assez compliquée. Là j’en sors, donc j’écris… On verra, je ne sais pas trop encore ce qui va en aboutir. En tout cas, je veux me donner du temps. Tant que je n’aurais pas une histoire que je trouve costaude, dans laquelle je crois, je ne tournerai pas.

Il y a un thème qui vous taraude ?

La liberté d’être.

C’est récurrent finalement dans votre travail, c’est ce que vous souhaitez transmettre à la nouvelle garde de Mille Visages…

Oui, c’est ma problématique du moment.

Et pourquoi la liberté d’être, maintenant ? C’est parce que ça fait écho à votre vie personnelle ou parce que c’est dans l’air du temps ?

Je pense que c’est une quête presque métaphysique, existentielle. Qu’est-ce que c’est que la liberté ? Par exemple là j’ai pris le terrain de la guerre d’Algérie : est-ce que quand on décolonise un pays, une fois qu’on l’a décolonisé, le peuple est vraiment libre ? Notre cerveau n’est-il pas lui aussi colonisé ? Comment on s’affranchit ? C’est aussi par exemple comment les femmes se décolonisent ? Comment les pauvres se décolonisent ? C’est une thématique qui m’intéresse fortement la liberté. Comment on se déconditionne afin de se reconnecter avec son être profond pour faire ce qu’on a envie de faire et ne pas répondre à la peur. Parce qu’en réalité nous sommes dans une société qui a très peur, nos corps ont été expropriés, surtout les femmes. Comment on se réapproprie ces corps, comment on les redécouvre, ça sera un film là-dessus.

C’est une révolte face à une forme d’oppression. Cela semble être un sujet très présent en ce moment au cinéma.

Oui, bien sûr. Il y a eu les gilets jaunes par exemple, on est dans l’ère d’une transformation qui passe par une révolte, et la révolte c’est mettre des mots sur les choses. Parce que s’il s’agit juste de casser, pour moi ce n’est pas une révolte. Là, c’est vrai que quand on voit les mouvements de femmes incarnés par les mouvements #metoo, 50/50, par Adèle Haenel qui a quand même été une voix très forte et très politique. Il y a une libération de la parole, il y a un révolte nécessaire pour pouvoir changer les choses. La révolte c’est juste ne plus être ok sur un système en place et vouloir le remplacer. On n’est peut-être pas obligés de couper des têtes, cette fois-ci !

Justement, depuis #metoo, voyez-vous une évolution dans l’industrie du cinéma ? La vivez-vous à votre échelle ?

Oui il y a une évolution. Par exemple à Cannes on voit que la sélection de Thierry Frémaux a été complètement différente de ce qu’il a fait jusqu’à maintenant. C’est la première fois que Céline Sciamma se fait sélectionner en compétition officielle, Mati Diop a eu le Grand Prix quand même, même si on n’a pas encore eu de Palme d’or… et je regrette par exemple qu’une femme comme Claire Denis n’ai jamais eu de Palme d’or. Ca révèle quand même une vraie maladie de notre société. De se dire que ce talent – parce que c’est quand même une des plus grandes cinéastes de tous les temps, je trouve – cité par tous les plus grands réalisateurs ne soit pas reconnue… Damien Chazelle citait Claire Denis en référence pour sa série. Alors bon, peut-être qu’elle n’en a rien à faire, qu’elle s’en fiche d’avoir ces prix-là. Mais c’est révélateur de la société dans laquelle on vit ; alors que dans le cinéma, franchement, on est assez privilégiés. Imaginez tout le reste, ailleurs, où les hommes ont le pouvoir, et tous ces talents endormis ! Avant, je pensais que s’il n’y avait pas autant de femmes qui créaient, c’est parce qu’on portait en nous la vie et donc qu’on n’avait pas la nécessité de raconter des choses. C’est fou parce que moi, je n’ai jamais eu autant envie de créer que quand j’ai accouché, pour mes deux enfants. En fait, on a été piétinées, on a mis les femmes au banc de la société. C’est comme dans la Bible, Lilith a été chassée des écrits, effacée. Il y a tout un tas de talent de femmes qui ont été des génies et qui ont du se taire. Qui sait, peut-être que derrière Shakespeare c’est une femme qui n’a pas pu écrire…


Comme Colette qui faisait signer ses oeuvres par son mari !

Tout à fait ! Alors imaginez toutes celles qui ne l’ont pas dit et qu’on ne connaîtra jamais. C’est comme Alice Guy, LA première femme cinéaste au monde et on ne parle jamais d’elle.

On ne parle que de Méliès…

Oui, et c’est ça aussi qui est dingue ! C’est le manque de valorisation. Je pense que nous les femmes, aujourd’hui, on doit être dans des endroits où on valorise notre travail. Vous savez que la première chose qu’on fait quand on colonise un pays, c’est de tuer la culture. De faire croire au peuple qu’il n’a pas de culture, qu’ils sont des êtres primitifs avec des besoins primitifs, et c’est tout. Et bien c’est ce qu’on a fait avec les femmes : elles enfantent, elles donnent la vie et c’est tout, partout. C’est pour ça que je crois beaucoup à une révolution intersectionnelle et pas uniquement féministe.

 

Rendez-vous le 21 décembre pour la palmarès du jury courts-métrages ! En attendant, vous pouvez retrouver la sélection des courts-métrages en compétition au Festival ici. (lien : https://lesarcs-filmfest.com/fr/programmation/competition-courts-metrages )

Crédit photo Stéphanie Chermont


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