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Intégrale Munk

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Munk! Munk ? Qui ça ?… Ne vous en faites pas, c´est également ce que je me suis dit la première fois que j´ai entendu ce nom… Je ne regrette vraiment pas d´avoir découvert quel réalisateur de talent il désignait! Avec ces 5 films – totalement différents – Malavida nous propose de (re)découvrir ce réalisateur polonais de l´après guerre.

Coffret DVD édité par Malavida

Les hommes de la croix bleue (1955)

Ce film ne présente pas un immense intérêt et le regarder en premier, quand on ne connaît pas le reste de l’œuvre de Munk, c’est prendre le risque de ne pas avoir envie d’en voir plus… Il s’agit d’une forme un peu hybride, entre documentaire et fiction.

Les Hommes de la croix bleue s’inspire en fait d’un évènement survenu au cours de l’hiver 1945, quand un groupe de montagnards accomplit l’exploit de transporter des partisans malades et blessés d’un hôpital clandestin de la Slovaquie encore occupée, à Zakopane (ville de montagne polonaise). Pour ce faire, le petit groupe doit affronter deux adversaires – deux dangers – de taille : les allemands et la montagne. Munk ayant décidé de tisser un fil conducteur et même d’introduire une histoire d’amour, le film ne s’apparente donc pas à un reportage ; cependant, le cinéaste tenant à l’authenticité des images, les gens figurant dans ce film sont des personnes ayant soit directement, soit indirectement – membre de la famille, ami… – participé à ce qui est conté. De la même façon, le film a été tourné sur le lieu même de l’aventure.

Au final, une mise en scène approximative, des choix musicaux pas toujours judicieux, adaptés, des « acteurs » peu crédibles (ils ne sont pas acteurs, mais n’étant pas non plus filmés comme dans un documentaire, on leur demande bien de jouer ; de plus, ils contrastent avec l’unique comédien professionnel).

Ainsi, pas de réel intérêt pour ce film si ce n’est purement historique, informatif. Avec son film suivant, Un homme sur la voie, Munk s’oriente davantage vers la fiction pure.

 

    

Un homme sur la voie (1956)

Avec Un homme sur la voie apparaît un dispositif des plus intéressants et très bien mené. Un vieil employé des chemins de fer (Orzechowski), passe sous les roues d’un train… Accident, suicide, meurtre, sabotage ? La question reste ouverte, au spectateur de se faire sa propre idée.

Un homme sur la voie s’ouvre ainsi sur une discussion animée dans le bureau d’un chef de gare à propos de la mort d’Orzechowski. Ses collègues, les chefs d’équipe et les représentants de l’autorité, prennent part à la discussion afin de déterminer ce qui s’est exactement passé. S’en suivent trois témoignages – par le chef de gare, le jeune aide du défunt et le garde barrière, trois versions du même événement.

Le spectateur n’en sait pas plus que les personnes « menant l’enquête », il découvre au fur et à mesure les différentes versions qu’il doit recouper afin d’espérer s’approcher de la réalité.

Les témoignages sont partiels, les témoins omettant certains faits, à l’image du chef de gare qui ne semble pas juger utile de préciser qu’il avait renvoyé le conducteur peu de temps avant l’accident, et s’attache à décrire ce dernier de la façon la plus négative (et donc, partiale) possible.

Ainsi, la subjectivité est ici particulièrement intéressante, notamment dans ce qu’elle montre de la nature humaine. A travers le personnage d’Orzechowski, du portrait dressé par le recoupement des différentes histoires, se perçoit bien la dualité des hommes. Et c’est notamment visible avec la deuxième version, donnée par l’« aide » de l’ancien conducteur. Il présente un homme certes très dur, mais d’une dureté née de la nécessité de cacher ses faiblesses. Cette dureté semble liée à un certain orgueil, que l’on peut comprendre, et qui amènerait presque à le trouver attendrissant. En effet, il ne veut pas montrer ses limites, s’avouer que peut-être, effectivement, comme il lui a été suggéré, il est temps qu’il prenne sa retraite. Une scène dans un parc, notamment, pourtant pas nécessaire à l’intrigue, trouve justement sa justification dans l’exposition des différentes facettes de cet individu : alors qu’il fait preuve de dureté avec son aide dans le train, il se révèle tout sourire avec ce dernier lorsqu’il le rencontre dans un parc, et l’invite à s’assoir pour discuter avec sa compagne et lui-même.

 

     

Un autre exemple peut aussi être trouvé dans le dernier témoignage, celui du garde barrière. En effet, alors que ce dernier dit être le voisin et l’ami d’Orzechowski, il n’hésite pas à le désigner comme fou – ce que démentent les personnes l’interrogeant, avis de médecin à l’appui – dès lors qu’il se trouve soupçonné d’avoir quelque chose à voir avec la mort en question.
A une intrigue déjà intéressante en elle-même et dans la façon dont elle est menée (les trois témoignages), Munk réussit à intégrer d’autres considérations plus profondes ; il cherche à comprendre, à dévoiler les gens à travers la caméra.
Il est à noter qu’un élément objectif se trouve tout de même intégré par le réalisateur : le spectateur en sait alors un peu plus que les personnages du film. En effet, dans la troisième version, le garde barrière, chargé de mettre en place les deux lampes de signalisation, remplit celles-ci avant de les mettre en place. Or, alors qu’il a le dos tourné (il n’aurait donc pas pu le raconter), l’une de ses filles intervertit les deux lampes. Il se retrouve donc à remplir de pétrole une deuxième fois la même lampe, d’où le fait qu’une seule des deux lampes se trouve allumée sur la voie. Dès lors, le spectateur peut supposer qu’Orzechowski est mort en voulant éviter une catastrophe ferroviaire… Mais qui sait ?

Si une version est donnée – tout à fait plausible – par le représentant des autorités, on ne peut être certain qu’il s’agit bien là des faits réels…
On construit donc le personnage d’Orzechowski au fur et à mesure de témoignages constituant, en filigrane, son portrait.
Par ce dispositif des témoignages croisés, Munk montre également bien la subjectivité des regards, et la difficulté de relater un fait en affirmant qu’il s’agit bien de la réalité. Cela met en doute la notion même de reportage, quand celui-ci se confine à un témoignage.

Eroica (1958)

Avec Eroica, on découvre – avec délice ! – une autre facette du réalisateur. En effet, ce film est composé de deux parties, dont la première joue avec le comique, voire le burlesque.

Dans celle-ci – Les Hongrois : scherzo alla polacca, le personnage principal, un homme tout à fait ordinaire, se retrouve par un concours de circonstances lié à l’insurrection de Varsovie de 1944, et à faire des allers-retours entre Polonais et Hongrois (ces derniers – alliés à contrecœur avec les Allemands – voulant se rallier à l’insurrection). Pour ce faire, il doit traverser plusieurs fois les lignes allemandes et polonaises pour, au final, que rien ne sorte des négociations. La situation en elle-même est incongrue : un anonyme chargé de transmettre des messages de la plus haute importance, mais cet anonyme étant ce qu’il est… Elle s’en retrouve d’autant plus comique. Quelques exemples peuvent être donnés, comme lorsqu’il passe les lignes de front, bouteille de vodka à la main, ou lorsqu’il s’adresse à un soldat en lui disant mot à mot : « Vous avez bien salopé votre insurrection ! », mais le mieux reste encore de les voir ! Difficile de décrire un climat, or c’est ce qui se présente ici : un climat foncièrement comique, mais qui n’oublie pas le contexte du pays.

L’Evasion : ostino lugubre, deuxième partie donc d’Eroica, se déroule dans un camp de prisonniers de guerre (où se trouvent envoyés les officiers s’étant rangés du côté de l’insurrection, après l’effondrement de celle-ci en 1944, rejoignant ainsi les prisonniers de la campagne de 1939). On change de ton et de rythme dans cette partie. Plus lente – mais pas pour autant plus lassante, cette partie est aussi plus sombre, bien que jamais plombante. L’Evasion ? Il serait plus juste de parler d’idéal de l’évasion. En effet, il est question d’héroïsme (et ça l’était aussi, dans une toute autre dimension, dans la première partie), quand on apprend qu’un homme est parvenu à s’évader par le passé. Tous n’ont de cesse de l’évoquer, le considèrent comme un héros, une légende. Or, cet homme en question ne se trouve pas derrière les grilles du camp… mais dans le grenier de la caserne, où se trouvent enfermés les prisonniers. Cette situation, si elle apparaît plutôt, sinon drôle, du moins « cocasse » au départ, s’avère être, à la réflexion, bien triste. Certains prisonniers, dans le secret, lui apportent des vivres et lorsqu’il meurt, le font sortir du camp, de sorte que personne ne soit au courant, pour que la légende subsiste. Ces prisonniers semblent avoir besoin de s’attacher à ce type de héros, avoir besoin d’une personne à admirer et de laquelle parler.

 

  

La relativité de l’héroïsme, la nécessité d’avoir des héros sont des questions amenées ici de façon très subtile. Ces deux parties semblent donc à la fois très différentes mais, d’une certaine façon, assez complémentaires. Abordant la question de l’héroïsme, amenant à s’interroger sur cette notion, elles montrent différentes facettes du réalisateur. Dans les deux cas, preuve est faite que Munk sait traiter avec légèreté – de façon évidente dans la première partie, par le comique, et plus subtilement dans la deuxième – les évènements frappant son pays, et plus précisément la question de ce qu’est justement cet héroïsme. Il faut bien voir aussi que ces deux parties s’inscrivent dans le réalisme, car même si la situation posée dans la première partie se trouve incongrue, les personnages restent tout à fait crédibles.

De la veine à revendre (1960)

Comme pour la première partie d’Eroica, on joue ici dans le registre comique, pour notre plus grand bonheur.

Un homme se retrouve à retracer sa vie, de l’enfance à l’âge adulte, une vie rythmée par la malchance. Ainsi, De la veine à revendre se compose de plusieurs séquences illustrant la vie de Jan Piszcyk : son enfance, ses années d’études, l’âge adulte. La musique occupe une grande place dans tout le film, mais plus particulièrement dans l’évocation de l’enfance, puisque toute cette partie est muette. Cette partie se démarque du reste du film, qu’elle enrichit, puisque diversifie les genres présents. On savoure musique, bruitages, images avec délectation et sans se lasser, la fin de ce passage arrivant à point nommé. Si l’on se rapporte aux premiers films, on peut se rendre compte de la nette évolution, notamment, de la mise en scène et de l’usage de la musique (ici, toujours judicieusement choisie et adaptée). Le protagoniste se retrouve toujours dans des situations impossibles, et c’est bien là le comique de l’affaire : comment un seul homme peut-il, au cours de sa vie, jouer d’autant de malchance ? Tout est traité par l’humour, les situations incongrues dans lesquelles se retrouve à maintes reprises Jan sont servies par une mise en scène efficace, comme par exemple lorsqu’il se trouve chargé de suivre un homme, qui lui-même se retrouve à suivre une femme ; s’instaure alors un jeu de va et vient parfaitement réglé et esthétique. Trop de passages seraient à décrire, et les relater reviendrait à gâcher le plaisir de leur découverte sur l’écran.

Si l’engouement est global, on peut cependant regretter que le protagoniste soit parfois trop – et de façon trop constante – dans la caricature, ne permettant pas au spectateur de s’intéresser – comme il semblerait convenir – à d’autres aspects du film, davantage liés au fond.
La question de l’héroïsme, le contexte politique, sont encore et toujours présents dans ce film qui, s’il joue dans le registre comique, n’en oublie pas pour autant de montrer certaines réalités.
 

     

La passagère (1963)

Beaucoup plus dur, ce film, au cours de la réalisation duquel Munk est décédé, offre une confrontation plus directe avec l’Histoire. Si, dans les précédents films, le contexte politique et historique ne cesse jamais d’être présent, il est ici clairement le sujet principal.

Sur un paquebot, avec son mari, Lizza, jeune femme allemande, remarque dans la foule une femme… Cette vision fait remonter en elle des souvenirs ; son passé ressurgit. Elle a été surveillante à Auschwitz et cette femme entraperçue lui semble être l’une des prisonnières du camp, Martha.
« Nous ne voulons pas clore l’intrigue que la mort du metteur en scène a laissée en suspens », nous apprend dès les premiers instants une voix-off. Ainsi, n’ayant pu être achevé par Munk, La passagère voit s’alterner des scènes dans le camp, effectivement tournées, et des scènes sur le paquebot : photos accompagnées d’une voix-off.

Lizza se retrouve à évoquer son passé de deux façons successives et sensiblement différentes. Si, dans un premier temps, elle l’évoque à l’adresse de son mari (ce dernier ne savait rien de son passé de surveillante) en cherchant, si ce n’est réellement à se justifier, tout du moins à relativiser son poste, à décrire sa clémence, notamment à l’égard de la fameuse Martha, dans un second temps, vient un souvenir plus authentique, qui semble plus réel. Elle s’y montre plus dure et manipulatrice. Il est question de mensonge, de ce que l’on raconte aux autres mais aussi de se que l’on se raconte à soi-même. Si dans la première version, par exemple, Lizza raconte avoir laissé Martha voir son amant simplement pour lui faire plaisir, par bonté ; dans la seconde version, elle affirme clairement que « la ruse est parfois plus efficace que la brutalité (…) quand on sait ce à quoi quelqu’un tient, et qu’on peut le lui donner et le lui répondre, on devient son maître ». On voit bien toute la complexité de l’être.
La voix off évoque, à la fin du film, un jeu entre la surveillante et la détenue ; un jeu certes, mais pouvant ici conduire à la mort. D’ailleurs le film se termine sur un doute. Était-ce bien Martha sur le paquebot ? A-t-elle, effectivement, échappé à la mort ?

C’est encore une fois la nature humaine qui est ici profondément interrogée. La question du rapport au passé, celle de la motivation présidant aux actes et du rapport entre ces deux femmes… Il est ainsi question de culpabilité, de secret, de manipulation, de sens du devoir également. Munk cherche à approfondir la connaissance de ses personnages, comme cela avait pu être le cas – de façon moins poussée – avec Un homme sur la voie. Alors que le sujet est on ne peut plus épineux, sensible, Munk semble s’attacher à garder une certaine distance vis-à-vis ce de ce qu’il filme. En ressort une certaine froideur, qui pourtant n’empêche en rien l’immense intérêt du spectateur pour ce qui est montré. Munk ne cherche pas, à travers les images, à justifier ou excuser les actes de Lizza, il ne cherche pas non plus à la blâmer, il cherche à aller plus loin dans l’analyse des rapports humains… Et nous entraîne avec lui.

     

A (re)découvrir !

L’évocation chronologique des différents films n’est pas innocente ; ainsi peut être observée l’évolution du réalisateur. Si, après avoir vu Les hommes de la croix bleue, on est tenté de se dire : « Oui… bon… », c’est « Encore, encore ! » que l’on aurait envie de clamer après le générique de fin du dernier film visionné.

Alors bien sur, il y a tout un contexte politique qu’il peut être difficile de comprendre avec précision (selon ses connaissances historiques), des références qui échappent, des situations dont on ne comprend pas forcément tout le sens ; il n’en demeure pas moins que ces films sont très intéressants et ce, même pour qui n’est pas au fait du contexte politique polonais. Au-delà de cela, ils donnent même envie de se pencher davantage sur la question, afin de mieux saisir toutes les subtilités du réalisateur.

Dans tous ces films, on retrouve la volonté de plonger au cœur de la nature humaine, de comprendre les motivations des uns et des autres, de comprendre leurs rapports… Et ça, c’est universel. D’autant plus un coup de maître quand au fond vient s’ajouter la forme.


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