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Impardonnables

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Même avec beaucoup de sympathie pour le cinéaste, on ne peut que constater les dégâts d´un film qui porte, malheureusement, très bien son titre.

Cinéaste marquant à bien des égards, on s’interroge pourtant encore beaucoup sur la filmographie d’André Téchiné. Si quelques thématiques semblent la traverser (l’émergence du sida, l’homosexualité, la guerre d’Algérie et par extension le passé récent de la France), elles ne parviennent pourtant pas à faire naître une réelle cohérence d’ensemble à la différence, par exemple, d’un Chabrol ou d’un Rohmer, dont la variété des films se retrouvait dans une unité de style et d’approche. Chaque film de Téchiné peut ainsi marquer une nouvelle inflexion de la carrière comme au pire la confirmation d’une absence de vision ou de projet. Voisinent alors des films aussi différents que Ma Saison préférée (1993) ou Les Roseaux sauvages (1994) (sans doute les plus connus du grand public) et Alice et Martin (1998, certainement l’un des plus beaux). Ce manque de direction dans sa carrière s’inscrit parfois au sein même d’un film comme c’était le cas pour le récent La Fille du RER (2009) qui – loin d’être mauvais, très intéressant même à bien des égards – laissait planer un goût d’inachevé par une absence flagrante de parti pris. C’est aujourd’hui encore pire avec ce catastrophique et interminable Impardonnables dont le ratage est aussi total qu’étonnant pour son auteur.

Film quasiment de commande – il a été proposé à Téchiné par son producteur – Impardonnables est une adaptation du roman éponyme de Philippe Djian. On se demande d’ailleurs, à sa vision, ce qui a bien pu intéresser le réalisateur dans le roman, tant il n’en conserve qu’une infime, une très vague trame narrative autour d’un écrivain en panne d’inspiration (Dussolier, choix presque trop évident, mais jamais aussi bon que lorsqu’il se tait) qui emménage dans une nouvelle maison avec une nouvelle femme (Bouquet, rare rayon du film) et dont la fille disparaît mystérieusement. Le roman se déroule en plein Pays basque, mais Téchiné inscrit son film dans l’arrière-pays vénitien, inverse bon nombre de relations et abandonne le discours indirect libre de Djian. On trouve dans le film ce poids du passé, du secret non révélé (aux personnages, mais ici aussi au spectateur) qu’affectionne le réalisateur. Mais le film est beaucoup moins explicite que le roman. Téchiné a ainsi tranché dans le vif toute sa dimension explicative, voire psychologique. Le choix est intéressant, et lui évite ainsi de tomber dans une mièvrerie psy à la Claude Miller (Un Secret, Voyez comme ils dansent…), mais finit malheureusement par desservir Impardonnables. De la même manière que dans La Fille du RER, l’argument premier fournit le prétexte à une dérive, une fugue qui laisse se dérouler les situations.
 

Ce qui aurait pu faire la force du film devient alors sa plus grande faiblesse. Hormis quelques brèves scènes de purs effets ou pures sensations, quasiment hors narration (des bateaux se poursuivant, un chien jouant au ralenti…), l’errance vaguement antonionienne des débuts – Téchiné ne part pas en Italie pour rien – fait prendre complètement l’eau au film. Les pistes et les directions narratives se multiplient (la fugue de la fille, la jalousie du mari, les filatures, l’amitié avec une ex de sa femme, celle paternelle avec un jeune homme…), mais à aucun moment ne sont reliées par la révélation des secrets qui, aussi lourde soit-elle dans le roman, permettait de joindre très artificiellement les deux bouts. Les embryons narratifs s’entassent et croisent les obsessions du réalisateur sans véritablement parvenir à faire sens. Le film n’affirme jamais de ligne forte et s’effiloche dans des détails secondaires. Il y a pourtant quelques belles intuitions, qui sont d’ailleurs plus celles de Téchiné que de Djian. A l’angoisse de la page blanche et à l’égoïsme de l’écrivain qui a besoin de se sentir désiré pour créer, le cinéaste esquisse surtout le portrait de deux personnes incapables de s’aimer, jusqu’à leur déchirure.

L’échec est d’autant plus cuisant que sont réussies les deux premières scènes du film : la rencontre amusée entre Dussolier et Bouquet au cœur de Venise dans un humour potache quasi chabrolien (très beaux effets de cornes de brumes sur une petite barque). Malheureusement Impardonnables n’est pas un excellent court-métrage, mais un fort dramatique long.
 

Titre original : Impardonnables

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Durée : 111 mn


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