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Ils mourront tous sauf moi

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Première fiction d´une documentariste de 23 ans, Ils mourront tous sauf moi annonce la naissance d´une vraie cinéaste, qui concentre son regard d´une précision déjà impressionnante sur le passage de l´enfance à l´adolescence de trois jeunes filles russes. Reste à ne pas être allergique au sujet et à ses héroïnes parfois difficilement supportables, et à passer outre le caractère un peu artificiel et démonstratif de la construction narrative, pour être vraiment frappé par la force du film.

La première image que l’on a de Valeria Gaï Guermanika, c’est celle d’une toute jeune femme (23 ans à peine) s’avançant d’un air à la fois ému et décidé vers Brunot Dumont et Dennis Hooper, pour recevoir la mention spéciale de la caméra d’or à Cannes, en 2008. Et à voir son film, on peut être sûr que ce ne sera pas la dernière. Pas exactement conforme à la description qu’en donnait le président du jury, « impressionné par la joie et la grâce du film » (à croire que pour le réalisateur de L’Humanité, Hunger pourrait être gai et lumineux), Ils mouront tous sauf moi laisse une impression cruelle et amère, au goût de désespoir et de rage adolescente filmés par Larry Clark. Tout commence pourtant bien gentiment, quand la cinéaste se concentre sur l’excitation que produit l’annonce d’une soirée, la première de leur vie, sur trois lycéennes russes à l’amitié indéfectible. Leurs rêves et désirs d’émancipation vont alors se cristalliser sur ce samedi soir fantasmé, où elles connaîtront enfin les plaisirs que leur interdit leur âge : garçons, alcool, drogue… Ce qu’elles ne réalisent pas, c’est à quel point peut être douloureux ce passage du monde de l’enfance, fermé sur lui-même dans un cocon protecteur, à celui de l’adolescence, où les actions peuvent avoir de bien dangereuses conséquences.

L’image granuleuse, d’une fébrilité constante due à une caméra portée avec l’urgence du style documentaire, traduit parfaitement l’immédiateté de cet état transitionnel, entre rupture, indécision et certitude, dans lequel se trouvent les héroïnes. Mais le caractère intuitif de la mise en scène n’empêche pas la construction d’un cadre aussi précis que réfléchi. Tel plan souligne ainsi la proximité entre l’alcool d’une épicerie et une des gamines venant y acheter d’innocentes cartes à collectionner, en la cadrant sans horizon autre que celui des bouteilles. Plongé dans son jeu enfantin, le personnage ne voit pas encore cette tentation omniprésente, mais n’a qu’à lever légèrement la tête pour l’apercevoir. Tel autre cadrage insiste sur l’enfermement que ressent une ado, lorsqu’elle se trouve forcée d’attendre son père à la sortie de l’école, en s’accrochant aux grilles de son établissement, qui remplissent intégralement l’écran. Voilà, le temps d’une scène, l’école transformée en véritable prison.

     

C’est cependant ce « trop plein de sens », louable dans la mise en scène, qui contredit parfois l’impression de vécu et de réalisme qui se dégage du film, lorsqu’il parasite le scénario. Difficile par exemple de croire à l’éclatement amical du petit groupe soudé à la vie à la mort, dès que les désirs de ses membres se font un tant soit peu contradictoires. Focalisé sur une progression dramatique entraînant ses personnages dans une spirale destructrice, aussi éprouvante qu’initiatrice, qui fait basculer le film d’une chronique adolescente dans le style de Petites de Noémie Lvosky à une fin louchant vers Requiem for a dream, la réalisatrice isole un peu artificiellement ses personnages dans leurs quêtes personnelles, et oublie peut-être la dynamique de groupe qui semble être le propre de cet âge. Après avoir assisté à la proximité fusionnelle de ces trois là, on peut se demander si autre chose qu’un présupposé dramatique explique que l’une est laissée tomber pour un verre d’alcool, alors que l’autre abandonne sa meilleure amie en plein coma éthylique, pour trouver un hypothétique petit copain. La scène finale, témoin de cette rupture, tranche de plus avec le réalisme sans fard de la première heure du film, rajoutant en off une musique soulignant l’intensité de ces scènes, ce que la réalisatrice s’était interdit jusqu’alors, un peu comme si elle perdait confiance en son propre dispositif. Sans remettre en cause la force de cette fin, véritable apothéose émotionnelle, on peut cependant regretter son caractère quelque peu artificiel.

Ce volontarisme dans le point de vue, qui ne perd jamais le regard des fillettes, a aussi à la longue quelque chose de lassant. Difficile en effet de s’intéresser tout un film durant à cette histoire de lycéennes insupportables et capricieuses, qui veulent aller à une soirée comme si leur vie en dépendait et dont la plus grande transgression est d’insulter leurs parents. On a parfois envie que le cadre s’élargisse un peu pour laisser y entrer d’autres personnages. De ce père au chômage qui bat sa fille mais essaie tout de même de la comprendre, on n’apprendra par exemple rien de plus. De cette jeune fille à robe verte, laissée pour compte par ses camarades et susceptible de développer la thématique de l’exclusion, on ne saura pas grand-chose non plus. De la Russie, enfin, on ne verra rien, si ce n’est les obsessions et la trajectoire de ses trois adolescentes. Question de sensibilité, cette limitation au monde de filles (dont, chose étrange quand on aborde la problématique de l’ouverture à la sexualité, tout garçon est exclu à l’exception d’un jeune bagarreur/frimeur plus âgé dont une des filles est amoureuses) peut enthousiasmer par la radicalité de sa mise en scène et de son propos, mais prend aussi le risque d’ennuyer ceux qui attendraient plus du film.

Titre original : Vse Umrut A Ja Ostanus

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Durée : 85 mn


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