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Il Divo

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Si après « L’Ami de la Famille », on écrivait déjà que Sorrentino était le plus grand espoir du cinéma italien, avec Il Divo » le cinéaste confirme cette impression, que le succès au festival de Cannes ne fait que confirmer (le film a reçu le prix du jury), le plaçant, avec Garrone, à la pointe du cinéma transalpin. »

Une place, à vrai dire, difficile à occuper, sur laquelle pèse le lourd heritage d’une grande cinématographie en crise depuis quasiment trente ans …

S’Il Divo séduit, c’est d’abord parce qu’il surprend. Contre tout attente, malgré le sujet (qui laissait présager le film-social-engagé-gauchiste, puisqu’il s’agit de l’histoire d’un des plus grands patrons de la Démocratie Chrétienne, parti qui a regné sur l’italie pendant 50 ans), Sorrentino ose un traitement audacieux, libre, non conventionnel, fruit d’un regard personnel et d’abord soucieux de son art, plus encore que des discours qu’on pourrait lui prêter.

C’est surtout le personnage Andreotti qui a interessé Sorrentino, bien avant les enjeux historiques de son parcours : avis aux politologues mordus, Il Divo déçoit du point de vue de l’analyse historique politique et sociale de l’Italie, mais cela n’est sans doute pas nuisible à sa réussite. Tout simplement parce que son intérêt n’est pas là : Il Divo se déroule sur un laps de temps très court (trop court pour l’histoire), vers la fin de la carrière de Andreotti, lorsqu’il est à l’apogée de son pouvoir et que son déclin commence. Plus qu’une grande fresque politique, Il Divo est un huis clos, crépusculaire, tourné entièrement dans les chambres des Palais, et consacré à un personnage corrompu et sordide : la quintessence du cinéma de Sorrentino. Andreotti est le parfait successeur de Geremia de Geremei, ou du chanteur Tony de L’Uomo in più (son premier film, remarquable).

Sorrentino scrute cet homme à travers le miroir déformant de son propore désir de cinéaste. Travallings somptueux qui s’arrêtent sur un gros plan, éclairages tranchés, grands angles qui donnent une ampleur au cadre, soulignant la petitesse de l’homme face à l’imposance des lieux du pouvoir.
Il est impossible, en voyant une telle profusion d’effets et de merveilles, de ne pas penser au Fellini des derniers temps, qui abordait la critique sociale de la façon la plus pointue et féroce, à travers des personnages grotresques, au maquillage grossier, et surtout foncièrement tristes. Andreotti est ici un homme tourmenté, rongé par un passé auquel il ne cesse de penser, mais d’un cynisme bien rodé, forgé au cours du long exercice du pouvoir : une aspirine suffit à tout faire passer. Un homme seul, qui se méfie de ses vassaux, autant que de son ombre : on dirait presque Dracula, filmé en contre plongée, en haut des escaliers, arpenter les couloirs résonnant à chaque pas. Seul un chat, un magnifique, improbable chat blanc ose lui barrer la route : la moment d’un clin d’oeil (cf. Fellini).

Il Divo, comme son titre l’indique, porte plus sur l’homme en lui-même, sur un visage très familier du pouvoir, que sur l’Italie en general, parce que “les choses (en Italie ; ndlr) étaient sans doute plus complexes, vous êtes assez intelligents pour le comprendre”, comme le dirait Andreotti lui-meme. Et la limite du film, ce qui pourrait agacer certains, c’est peut-être cette humanisation du personnage, qui culmine dans une scène intime où le vieux leader, assis sur son canapé, desormais delaissé de tous, regarde la télévision avec sa femme, sur les notes d’une chanson d’amour “senza fine…”. Une attitude, celle du cinéaste, qui a enflammé la polémique.

Dans ce sens, il n’est pas anodin de remarquer que le vrai Andreotti, toujours vivant, se soit vexé non pas tant pour les faits et les magouilles dont il est soupçonné dans le film (“en Italie, à part les guerres puniques, ils m’ont accusé de presque tout” plaide-t-il en sa défense), que pour la liberté évidente que s’octroie Sorrentino d’interpréter les pensées secrètes et profondes, cette volonté de franchir le seuil de son intime, jusqu’à l’improbable monologue-fleuve du personnage, dans un décor abstrait de tout contexte, qui sonne presque comme une confession ou une profession de culpabilité. Mais cette confession n’est que l’expliciatation d’une pensée qui sous-tend le projet, teintée d’un profond humanisme (sauce chrétienne) : vouloir montrer le repenti d’une erreur inavouable s’inscit en parfaite cohérence avec le goût romantique du héros déchu et battu.

Un Napoleon à Sainte-Hélène, jugé par un contemporain : “fut-elle vraie gloire? Aux génerations futures la difficile sentence” (Alessandro manzoni, il 5 maggio, poèsie écrite à l’occasion de la mort de Napoléon).

Titre original : Il Divo

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Durée : 100 mn


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