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Hors-la-loi

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Une fresque sur l’engagement militant en France de trois frères pour l’indépendance de l’Algérie. Du film « Hors-la-loi » de Rachid Bouchareb, on retiendra surtout le devoir de mémoire.

Un bout de terre sec dans la campagne algérienne. Une expropriation qui demeurera à jamais gravée dans la mémoire de trois petits garçons d’une dizaine d’années : Abdelkader (Sami Bouajila), Messaoud (Roshdy Zem) et Saїd (Jamel Debbouze). A Sétif, où ils grandissent, Abdelkader et Saїd sont les témoins d’un drame : les massacres de Sétif du 8 mai 1945. Au premier, partisan actif de l’indépendance, cela vaudra l’emprisonnement. Le second, passionné de boxe, est définitivement traumatisé par la mort de son père et d’une partie de sa fratrie, tués lors des évènements, et par l’indicible chagrin de sa mère. Bientôt, Saїd propose à cette dernière de rejoindre son frère en France où il purge sa peine. Abdelkader y affine ses idées politiques et, à sa sortie, devient un membre actif du Front de libération national (FLN), le mouvement algérien qui portera le pays vers l’indépendance. L’aîné de la famille, Messaoud, vétéran de la guerre d’Indochine, s’allie très vite à la cause de son cadet, au détriment du benjamin Saїd, qui a choisi la réussite à tout prix et par tous les moyens, notamment les plus répréhensibles.

Après London River (2009), qui s’appuyait sur la désolation de deux parents sans nouvelle de leurs enfants après les attentats de Londres, Rachid Bouchareb choisit de faire dans la fresque avec Hors-la-loi. Il examine sur 40 ans les choix politiques, ou non, de trois hommes qui partagent une communauté de destin, bien que chacun d’eux croit être maître du sien. Messaoud, homme de main de son frère Abdelkader devenu un des grands responsables du FLN en France, foule au pied le serment qu’il s’est fait à son retour de la guerre d’Indochine : ne plus tuer. La grande cause qu’il défend vaut bien ce renoncement. Il en sera de même pour Saїd, dont la grande passion, la boxe, est vécue comme une trahison par Abdelkader qui ne se prive pas de prélever l’impôt révolutionnaire sur les activités illicites de son benjamin, un homme qui compte dans les bouges de Pigalle. Hors-la-loi est une reconstitution du mode de fonctionnement d’un mouvement indépendantiste : le FLN. Ses méthodes de recrutement dans la masse ouvrière que constitue les Algériens installés en métropole, son idéologie qui misera sur la répression dont il est victime pour trouver des alliés à sa cause et qui privilégie la violence pour obtenir gain de cause, sa lutte fratricide avec le Mouvement national algérien (MNA) qu’il finira pas supplanter et "les porteurs de valise" qui alimentent les caisses du parti. Le film de Rachid Bouchareb montre également qu’être membre du FLN s’apparente à un sacerdoce. Abdelkader sacrifie sa vie personnelle et familiale au mouvement qui en réclame toujours plus. La polémique qui entoure la sortie de ce film, accusé de ne présenter qu’une vision de l’histoire – celle de la France, une puissance colonisatrice, qui massacrera les Algériens pour maintenir leur pays dans son empire – se fait alors vaine. Car Hors-la-loi est une fiction qui s’appuie sur des faits réels dont certains nourrissent sa dramaturgie. Le long métrage de Bouchareb raconte bien la petite histoire de jeunes Algériens embarqués dans la grande histoire de l’indépendance de l’Algérie, jusqu’à la veille de sa proclamation le 5 juillet 1962.
 
En même temps, il perd souvent de vue sa louable ambition première : s’intéresser avant tout à des hommes pris dans le tourbillon d’une époque dont le combat fait écho à leur déchirement d’enfants, d’adultes et de citoyens. Si l’on comprend intuitivement les motivations d’Abdelkader, personnage central qui embarque toute sa famille dans la lutte, on se serait attendu à ce qu’elles soient solidement répertoriées à l’écran. Malheureusement, le spectateur doit se contenter d’une exécution sommaire de prisonniers que l’on suppose militants, des encouragements d’une mère demandant à son fils d’être un homme ou encore d’un recruteur du FLN lui donnant consignes et conseils pour constituer une section à sa libération. On regrette qu’il ne soit jamais fait état de sa construction idéologique. Le constat est d’autant plus aisé quand on pense, toutes proportions gardées, aux héros libérateurs de The Patriot, le chemin de la liberté de Roland Emmerich (2000) ou du biopic Malcom X de Spike Lee (1992). Le constat vaut également pour le personnage de Messaoud. Celui de Saїd reste de ce point de vue le plus chanceux. Son intérêt pour la boxe ne fait jamais figure de pièce rapportée dans l’intrigue.
 
Par ailleurs, les décors, fidèlement reconstitués dans les studios tunisiens de Tarak Ben Ammar, confèrent une certaine rigidité à l’ensemble. Sensation renforcée par l’impression récurrente que certaines scènes n’existent que pour servir d’illustration, faisant deviner, sans aucune subtilité, les intentions du scénario. Plaquées, elles se succèdent de façon logique mais n’ont aucune vie propre . L’exécution d’un leader du MNA, après une parodie de procès et à la suite d’une altercation, ou l’aveu soudain des crimes qu’il a commis par Messaoud à sa mère en sont quelques unes. Le récit se déroule sans jamais provoquer une adhésion totale.

Pour autant, les intentions du cinéaste franco-algérien Rachid Bouchareb sont claires : rappeler à ses compatriotes une histoire commune faite de tragédies qui ne les empêchent en rien de vivre ensemble. Cependant, remuer le passé quand il s’agit de l’Algérie et de la France est un exercice périlleux, surtout si la cinématographie s’en mêle. Hors-la-loi doit être donc pris pour ce qu’il est, à savoir un devoir de mémoire accompli. Tout comme le fut en son temps Indigènes, hommage fort utile ( il a contribué à accélérer le processus de décristallisation de leurs pensions militaires) à tous ces ressortissants des colonies françaises qui ont participé à la libération de la France sur tous les fronts où elle fut engagée durant cette période. Car ceux qui ne savaient pas en sauront certainement un peu plus. Le cinéma sert aussi à cela.

Titre original : Hors-la-loi

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Durée : 138 mn


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