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Hadewijch

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Si « Hadewijch » fait de l’amour de Dieu son sujet, s’y distinguent surtout les motifs d’une révélation, celle d’une inestimable figure de cinéma.

La beauté du cinquième long métrage de Bruno Dumont – sans aucun doute son meilleur – peut-elle être réductible au trouble provoqué par la révélation de Julie Sokolowski, cette jeune actrice surgie de nulle part ? Sans doute que non. C’est pourtant d’elle, et d’elle avant tout que naît cette fois l’envie d’adhérer jusqu’au bout au projet de l’auteur de L’Humanité d’édifier toute une fiction autour d’un sujet aussi casse-gueule que l’amour d’une jeune fille pour le Christ. « Hadewijch » est le nom d’une poétesse mystique flamande du XIIIe siècle attribué par les Sœurs à Céline, adolescente désireuse d’entrer dans les ordres. Inquiète de la voir faire acte de foi de manière quasi sacrificielle (elle se prive dangereusement de nourriture, perd progressivement tout sens du relatif dans le suivi des dogmes religieux…), la Mère supérieure se voit dans l’obligation de la modérer en lui conseillant de retourner au monde, le temps de réfléchir plus avantageusement aux fondements de son rapport à Dieu… quitte à éventuellement y rester.

Que les religieuses aient dès le départ une vision aussi distanciée de l’adoration, mais surtout que Bruno Dumont fasse de leur parole l’élément déclencheur de l’aventure de Céline engage ainsi d’emblée Hadewijch du côté de la chair, du matériel, de l’incarnation. Surtout, que Céline, de retour « parmi nous », les gens du monde, ne fasse preuve d’aucune réticence quant à l’éventualité de rencontres, soit disponible à toute conversation, ne voie aucune menace dans l’abord d’un trio de garçons, participe de la conviction progressive que non, Hadjewich ne sera certainement pas le drame d’une marginalité. « Oui, si vous voulez », tels sont les mots de la jeune fille, mots dont la grande spontanéité est comme accentuée par l’articulation limpide et susurée (au grand potentiel érotique) de Julie Sokolowski. Étrange sentiment face à ces mots. Difficulté à saisir sur le moment leur portée réelle. Si une certaine logique voudrait que Céline soit entendue dans la littéralité d’une bonté, une confiance attestant sa singulière vocation (aime ton prochain), c’est surtout au niveau du rapport des trois jeunes hommes (de banlieue, d’origine maghrébine, est-ce indispensable de le noter ?) à cette acceptation que se jouera – implicitement – toute la pertinence de la scène.

                                    

 

Comme de toutes celles qui constitueront la globalité du film, d’ailleurs. Car en effet, l’interprétation sera le principal vecteur esthétique de Hadewijch. Celle – comme indiqué précédemment – des mots de la religion (la création d’une petite communauté de pratiquants, libérée de la confrontation attendue des objets de culte, sera la grande et belle idée du film) par des individus se voulant leurs porteurs privilégiés (Céline/Hadewijch ; Nassir, jeune enseignant des préceptes de l’Islam auprès d’une poignée de jeunes de sa cité). Celle de ces mots énoncés par les individus – plus ou moins disposés à les entendre, mais surtout à les prendre pour argent comptant (cf les dialogues parfois hilarants entre Céline et le jeune Yassine, laissant transparaître, peut-être pour la première fois, une dimension réellement « comique », un humour n’ayant jamais fait, sauf erreur, la réputation de l’auteur) – auxquels ils sont adressés. Celle des gens du monde, dans la trivialité de conversations plus « ordinaires »… Ce n’est bien sûr pas la première fois que nous revenons sur la question du mot, son articulation ou sa juste appréhension. Elle fut notamment la grande affaire de notre rentrée, de Rivette à Tarantino.

Reste qu’à l’heure où se prépare le bilan des grandes tendances de cette année, des principaux axes de symétrie entre les films et leur réception, le fait qu’un objet tel que  Hadewijch enfonce le clou et entérine nos intuitions ne peut que rassurer. Bruno Dumont est en effet l’auteur de l’un des plus beaux « films parlés » de 2009. Surtout, son héroïne, son actrice, Julie Sokolowski, est peut-être bien la plus belle « interprète » découverte cette année. Belle aussi bien en un sens propre (il n’est pas interdit de la trouver à son goût) que dans celui d’un potentiel d’appropriation des scènes, d’ancrage dans le plan – d’une cinégénie, pour faire court – exceptionnel (dont le dernier exemple notable dans le cinéma français doit être notre idole Hafsia Herzi). Nul doute bien sûr que la grâce fragile du film, jusque dans ses zones les plus obscures (était-il si indispensable de lier une fois de plus le religieux à l’inévitable fanatisme, au terrorisme islamique ?), doit beaucoup à l’intelligence globale de mise en scène de Bruno Dumont. Tout, du découpage à l’éclairage, de la gestion de la durée des plans au travail sur le son, est effectivement d’une cohérence sans faille, certes présente dans les films précédents, mais jamais à ce point au service de l’« humain », du pur tracé d’une simple trajectoire de vie.

                                        

 

Mais, à l’heure où d’autres films comme le furieux Vincere de Marco Bellocchio – qui sort aussi en salle ce mercredi – prennent également le parti d’édifier toute une esthétique autour des élans et flottements de leur actrice principale (il y aurait évidemment tant à dire de Vittoria Mezzogiorno), rendre à la jeune et incertaine – selon ses dires, jouer est pour elle bien moins qu’une vocation : l’aboutissement d’une relation très singulière avec Dumont, n’incluant aucune certitude quant à une future carrière – Julie/Céline/Hadewijch toute l’estime qu’elle mérite n’est certainement pas acte gratuit.

Titre original : Hadewijch

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Durée : 105 mn


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