Select Page

Gorge coeur ventre

Article écrit par

Loin d´être le film militant redouté, « Gorge coeur ventre » entend proposer une autre façon de regarder l´animal.

Entre le débat sur le spécisme, les vidéos dénonçant les conditions d’élevage et surtout d’abattage des animaux, les droits et la sensibilité de nos soixante millions d’amis ont rarement été aussi présents dans le débat public. Cette semaine, la sortie en salles de Gorge cœur ventre s’inscrit dans cette réflexion sans tomber dans le jusqu’au-boutisme qui la caractérise parfois. A la froide objectivité des caméras de surveillance qui enregistre sans regarder, et dont les vidéos envahissent les fils d’actualité Facebook, la réalisatrice Maud Alpi substitue la fiction et la réflexivité.

Des animaux et des hommes

Dans sa descente aux Enfers, Dante avait pour guide le poète Virgile. Chez Maud Alpi, Virgile est un jeune homme affecté chaque nuit à la Zone Sale d’un petit abattoir. C’est lui qui conduit les animaux dans le couloir de la mort, au milieu des cris et des ruades, avant qu’ils soient transformés en viande. Dans cet autre purgatoire, qui a tout d’un avant-goût de l’enfer, Virgile n’est plus le guide de quiconque. C’est son chien, Boston, qui a hérité du rôle de passeur entre les vivants et les condamnés, mais aussi entre le spectateur et les animaux.
  
 

 

Georges Franju (Le Sang des bêtes, 1949) et Frederick Wiseman (Meat, 1976) l’avaient déjà prouvé, un abattoir intéresse surtout le cinéma en ce qu’il est déjà à lui seul une mise en scène, et de fait un espace cinégénique. Ici, ce n’est pas tant la machine en soi qui motive le choix de la réalisatrice – ce Moloch comme elle le nomme – que les êtres qui y évoluent, qu’ils soient humains ou animaux. Ce n’est d’ailleurs pas le visage de Virgile qui nous est montré en premier, mais la face d’une vache, manière de déclarer que la bête mérite le même regard. Comme elle film le corps de Virgile quand il se baigne dans un ruisseau, la caméra s’attarde aussi sur les yeux, les poils, les pattes des cochons, des vaches et des moutons, dans un geste proche de la caresse. Il n’y a pas d’histoire à raconter mais des sensations à capter, et à transmettre. Cette proximité opère une bascule du regard ; quelle animalité la bête peut-elle reconnaître en Virgile et quelle animalité celui-ci peut-il accepter chez lui ?

L’Autre Animal

L’abattoir est évidemment un lieu d’annihilation en ce qui concerne les animaux, mais aussi un lieu d’aliénation pour ceux qui y travaillent. Virgile, présenté comme un personnage sans attaches, renonce un temps à sa liberté pour devenir le maillon d’un chaîne répétant nuit après nuit les mêmes gestes jusqu’à saturation. Jusqu’à ce que la machine contamine sa relation avec Boston, ses rêves et sa perception des corps, au point qu’il n’en vienne à désirer la création d’une race propre et muette, qui ne défèquerait ni ne crierait plus, faite pour l’abattoir. Plus le film avance et plus ces nuits semblent être traversées dans un état proche du somnambulisme. Tout cela fait-il partie du monde réel ou serait-ce plutôt la vision fantastique d’un autre monde, l’abattoir se faisant lien de communication entre deux dimensions ?

Malgré la volonté de Maud Alpi de filmer l’animal pour ce qu’il est, et non pour ce que l’on voudrait qu’il soit, Gorge cœur ventre n’échappe pas tout à fait à l’anthropomorphisme. Il faut dire que le pari est difficile à tenir tant les bêtes sont la plupart du temps un support de projections. La faute se trouve de notre côté, qui ne pouvons nous empêcher de parler de couloir de la mort par exemple et qui avons bien du mal à réfréner nos velléités analytiques à propos d’éventuelles correspondances entre la situation de l’animal à l’abattoir et de l’homme dans une société ultralibérale. Mais la faute aussi à la cinéaste qui dédie son film aux animaux sans noms tués dans ces lieux. Qui a besoin d’un nom, si ce n’est l’homme ? L’animal est décidément un personnage à part au cinéma, et c’est ce qui intéresse ici, plus qu’un discours engagé sur sa sensibilité.

Titre original : Gorge coeur ventre

Réalisateur :

Acteurs : ,

Année :

Genre :

Durée : 89 mn


Partager:

Twitter Facebook

Lire aussi

Tu mérites un amour

Tu mérites un amour

Passée par l’école Kechiche, essayant d’en adopter les méthodes, Hafsia Herzi ne parvient pas à rendre sa parole claire ni intelligible. Un film sur la vie, l’amour, la haine, qui manque de singularité, d’intérêt, de poésie, de cinéma.

Détour

Détour

L’univers du film noir est rugueux comme un joyau dépoli. « Détour » est un noir expérimental à réévaluer. Comme son anti-héros la souffrance, cette série « B » distille la sueur et les contraintes majuscules de la production qui en font l’un des fleurons incontournables du genre. Viscéral en version restaurée 4K.