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Full Metal Jacket

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« In Vietnam, the wind doesn´t blow, it sucks. »

« Today… is Christmas! There will be a magic show at zero-nine-thirty! Charlie Chaplin will tell you about how the free world will conquer Communism with the aid of God and a few marines! » affirme le Sergeant Hartman. Loin du paradis ou encore de la féerie de Noël, Full Metal Jacket se décompose en une fresque colorée sur le Viêt Nam.


Paint it Green
: le fantasme du héros militaire

De la sueur, de la boue. Nous ne sommes pas au Viêt Nam, tout juste aux Etats-Unis. Parris Island. Le sergent instructeur Hartman (R. Lee Ermey) est chargé de la formation d’une unité de Marins. L’entraînement physique et le conditionnement psychologique des futurs soldats envoyés au front sont l’occasion pour le metteur en scène d’aborder la guerre du Viêt Nam sous un angle particulier. Cow-Boy, Gomer Pyle, Guignol deviennent les écoliers de ce cours particuliers. Derrière une mosaïque de jurons, la première partie du film s’attarde sur les difficultés d’intégration de Leonard, surnommé Gomer Pyle, Baleine dans la version française. Le trait est volontairement forcé. Pendant que les camarades font des pompes, le jeune Baleine mange un donuts devant les yeux du maître d’école. Ou alors, il suce son pouce, pantalon baissé pendant que ses copains font un footing. La symbolique de l’apprentissage est détournée dans le but de montrer comment le conditionnement psychique est tout aussi important que la résistance physique. L’acharnement de l’instructeur est à mettre en parrallèle avec la difficulté de pénétrer les esprits d’un dogme libertaire : l’armée. Le suicide de l’engagé Gomer Pyle (Vincent d’Onofrio) marque alors une forme de résistance impossible à cette idéologie.

Est-ce que c’est toi ou est ce que c’est moi, John Wayne ? Cette blague de l’engagé Guignol (Joker dans la version originale), qui lui vaut d’ailleurs son surnom, entre en résonance avec la vision du soldat fustigé par Stanley Kubrick. Il s’agit avant tout de donner des repères idéologiques aux jeunes recrues. L’émulation est véhiculée à travers des images. Les soldats doivent s’identifier à des fantasmes masculins. « Un bon marine est un marine avec son fusil » (puissance). « Le nom du fusil doit être celui d’une femme » (sexualité). « Le héro est celui qui est capable de tuer à une distance de 400 mètres » (surhomme). « Si vous respectez Jésus, Jésus vous respectera » (sacrifice). « Le corps des marines ne meurt jamais » (immortalité). En définitive, l’effacement de la personnalité au profit du groupe constitue le moteur de fonctionnement de cette guerre psychologique. La peur individuelle est déchargée sur le groupe, qui devient le modèle à suivre pour devenir un héros. Kubrick envisage davantage cette transformation comme la négation de l’homme au profit de l’idéologie guerrière.

Paint it White : le journalisme ou la vérité, rien que la vérité

« Tet. The year of the monkey. Vietnamese lunar New Year’s Eve. Down in Dog patch, the gooks are shooting off fireworks to celebrate. ». La deuxième partie du film démarre sur l’offensive surprise du Viêt Công lors de la fête du Tet. Le Marin guignol est devenu reporter pour Stars and Stripes, journal officiel de l’armée américaine. A l’occasion d’un debriefing, il évoque de façon ouverte l’importance de la propagande opérée par l’armée. Il ironise sur la désinformation réalisée par son supérieur. Le rôle de la conscience du journaliste se trouve limité à un simple photographe. On peut d’ailleurs trouver étrange que Rafterman, le coéquipier de Guignol, photographie continuellement, sans porter attention à ce qu’il prend. Kubrick insiste à plusieurs reprise sur cette construction absurde du reportage de guerre.

Le journalisme est réduit à une campagne de séduction, de glorification des actions de l’armée. « Our job is to report the news that the “why-are-we-here” civilian newsman ignore ». Comme dans Docteur Folamour, l’ironie habille le propos. « I have told you, we run two basics stories here. Grunts who buy toothbrushes and deodorant for gooks. Winning of hearts and Mind. And combat action resulting in a kill. Winning the War. ». Stanley Kubrick souligne ainsi le décalage entre l’image de la guerre du Viêt Nam et la réalité. Entre l’illusion et la conscience.

Pendant le conflit, lors d’un reportage sur la découverte d’un charnier d’une vingtaine de dépouilles, un gradé l’interroge sur la double signification du pin’s qu’il porte, symbolisant la paix, et des mots « Born to Kill » écrits sur son casque. Guignol déclare qu’à ses yeux, ils symbolisent « la dualité de l’homme ». Métaphore discrète de la conscience, traversée par d’incessantes interrogations. Le recul du cinéaste, esthète iconoclaste, sur la vie de son personnage, n’apporte pas toujours une cohérence au récit. Les raccords entre les parties du film sont souvent abruptes. Guignol sert alors de fil conducteur, il marque le rejet de l’idéologie manichéenne sur la guerre, peu importe le moment de l’action.

Paint it Black : l’avènement du soldat, la chute de l’homme

Stanley Kubrick utilise l’engagé Guignol comme un objecteur de conscience. A défaut d’être acteur de l’action, Guignol est spectateur, tout au long du film. On retrouve ce même mécanisme de détachement dans Apocalypse Now (1979), où le capitaine Benjamin Willard (Martin Sheen), se laisse absorber par le fil de son enquête.

Dans Full Metal Jacket, lors de la phase d‘entraînement, Guignol est chargé par le sergent instructeur Hartman d’accompagner le soldat Leonard Lawrence en difficulté. You little piece of shit you look like a fucking worm. What is your major malfunction, numbnuts? Didn’t Mommy and Daddy show you enough attention when you were a child? Poussé à bout par le sergent, Gomer Pyle (Baleine) perd confiance en lui. Guignol devient alors témoin privilégié de cette dégénérescence, mais il n’intervient pas. Joker n’apporte aucune réponse mais reste au départ, un observateur impassible de la conscience du soldat. Sa vision évolue à mesure qu’il progresse au Viêt Nam.

Hue. Nous sommes au milieu de nulle part. Des bâtiments en ruine. Un sniper embusqué vient de descendre trois hommes de l’unité, dont Cow Boy. Stanley Kubrick crée un climat de tension et de peur. Jusqu’à la fin, on ne voit que le bout du fusil de cet ennemi ostensiblement invisible. On ne voit que le sang et on entend que les cris de douleur. La mise en scène s’attarde ostensiblement et avec lenteur sur les cadavres déchiquetés par les balles.

La réaction provient de l’engagé Animal Mother (« Brute Epaisse »). Il court, hurle et tire à tout va. Une déferlante de balles s’abat sur les restes du mur d’un garage. Contrairement à ses coéquipiers, il parvient à localiser le sniper. La traque peut démarrer. La mise en scène prend la mesure du temps. Les dialogues sont réduits au minimum. Le crépuscule de la fin de journée approche comme le dernier jour d’une vie. Le feu éclaire le front humide des marines. Il règne un silence de mort.Full Metal Jacket prend les formes d’une peinture multicolore à la mode délavée, éclairée à la bougie et alimentée au napalm.

Joker repère le sniper, mais c’est son coéquipier qui le met à terre. Le corps tremblotant, meurtri mais animé de la jeune femme convulse. Dès la capture du sniper, le metteur en scène instaure un dialogue tendu entre Guignol et son coéquipier, Animal Mother (« Brute Epaisse » dans la version française). « We can’t just leave her here » murmure Joker. Ce n’est pas l’avis de Animal Mother. « I’m just saying we can’t leave her like this », répète Joker. Derrière cette altercation se dessine de façon visible le paradoxe de la guerre. L’ennemi est une notion subjective. Où commence et où s’arrête le combat. Se bat-t-on contre des individus ou contre des principes. Peut-on abattre une jeune femme ? Le genre du « film de guerre » existe-t-il ou la guerre n’est elle que le paradigme même des ambiguïtés de l’acte guerrier ?

La caméra s’attarde sur le regard de Guignol. Il tremble. Il a peur. Sa conscience lui interdit d’abandonner cette jeune femme. Mais il doit la tuer. L’ironie de la situation paralyse tout dialogue avec sa conscience. L’absurdité de la guerre est une thématique récurrente dans l’œuvre de Kubrick, déjà présente dans Les Sentiers de la gloire (1957), et dans Docteur Folamour (1964). Au départ simple observateur, Guignol devient un tueur. C’est une image de l’homme face à ses contradictions. Le combat à mort est vu comme un mal inepte. L’issue est pourtant inévitable. Il tire.

Stanley Kubrick clôt ainsi son portrait acide contre la guerre et la mort. Dans une pénombre, on distingue une masse de soldats marchant à travers l’obscurité. Les incendies éclairent la troupe, qui avance vers la rivière des Parfums. Stanley Kubrick y verrait-il une marche vers l’enfer ? La mise en scène permet d’y faire allusion. Cette métaphore semble confirmer la lutte idéologique du film, objecteur de conscience, au détriment d’un regard historique sur le conflit.

De la bouche de Guignol, la conclusion est éloquente. « We have nailed our names in the pages of history enough for today ». Référence au fiasco de la guerre du Vietnam, mais également à sa propre histoire. « Im’ in a world of shit, yes. But I’m alive. And I am not afraid. it is enough. » Joker n’a plus peur. Le pin’s « Peace », accroché près du cœur, s’efface. Au contraire, reste Born to Kill, gravé sur son casque, représentation du cerveau. Guignol n’a plus de conscience, il n’est plus un homme mais il n’a plus peur. Tout est devenu noir. Paint it Black.

À lire : l’article de Josselin Naszalyi sur Full Metal Jacket.

Titre original : Full Metal Jacket

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Durée : 112 mn


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