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Entretien avec Vincent Paul Boncour

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A l’occasion des 10 ans de Carlotta Films, Vincent-Paul Boncour discute de sa cinéphilie, de l’engagement qualitatif de Carlotta et du travail de restauration du cinéma de patrimoine.

Remerciements à Vincent-Paul Boncour, directeur de Carlotta FilmsPouvez-vous raconter la naissance de Carlotta ? Carlotta Films a été créée il y a maintenant 10 ans, en 1998, avec l’idée de faire un travail sur le cinéma de patrimoine, rééditer d’abord en salles des grands classiques des années 50 à nos jours, en copie neuves ; de les faire revivre, avec une nouvelle communication, toucher les cinéphiles mais aussi une nouvelle génération, aussi bien à Paris qu’en Province.

Quel fut votre premier titre réédité ?

Ce fut La mort aux trousses d’Alfred Hitchcock, grand classique connu mais qu’on a voulu faire redécouvrir sur grand écran alors qu’il est toujours vu régulièrement, que ce soit à la télévision, en VHS à l’époque, en DVD aujourd’hui. Notre but était de faire partager l’expérience de la salle.

Pourquoi ce nom « Carlotta » ?

C’est un clin d’oeil à Hitchcock, au film Vertigo (Sueurs Froides). Dans ce film, le personnage de Kim Novak se prend pour la réincarnation de Carlotta Valdes, du tableau, etc… Sachant que c’était un de mes films fétiches, cela m’amusait d’intégrer ce nom.

Commencer par Hitchcock était donc naturel.

Tout à fait, aussi bien par rapport à ma cinéphilie qu’à l’envie de travailler sur cette oeuvre. C’est venu naturellement en effet.

Quel est votre bilan des 10 ans ?

On a beaucoup évolué en 10 ans. D’abord, on s’est focalisé sur les sorties cinéma, qu’on a accentuées en terme de rythme au fur à mesure des années. Désormais, tous les ans, 10 à 15 films de patrimoine sont édités en salles, ainsi que des rétrospectives. Par la suite, on a étendu notre travail sur le patrimoine et la cinéphilie en tant qu’éditeur DVD (4 ans après la création de la société), qui est un vrai prolongement de notre travail en salle. C’est aussi une conception plus évidente de la cinéphilie, car le support le permet via les bonus. Un travail en profondeur sur un réalisateur est effectué. En terme de bilan, c’est difficile de l’exprimer en quelques mots mais on a le sentiment, du fait de l’arrivée du DVD (qui fête aussi ses 10 ans), que le patrimoine a trouvé une nouvelle vie, pour une nouvelle génération de cinéphiles qui a découvert des classiques du cinéma via le DVD et qui ne l’aurait pas forcément découvert par la salle.  Depuis 10 ans, il y a un intérêt continu et une fidélisation du public, de la presse et des professionnels.

La politique éditoriale de Carlotta Films

Lors du choix des films, pensez vous à une ligne éditoriale cohérente type collection, ou fonctionnez-vous par coup de coeur ?

C’est un mélange des deux. Les films que nous décidons d’éditer impliquent un vrai choix de notre part puisqu’on fonctionne en terme d’acquisition, sans puiser dans un catalogue. Je pense que l’ensemble de nos sorties est assez cohérent, de manière consciente et inconsciente. Par exemple, on dégage de grandes lignes éditoriales autour du cinéma japonais, des seventies, des grands auteurs à la Nouvelle Vague, des classiques italiens, des classiques américains au sein de des genres comme le polar. Et avant tout, c’est le travail sur des cinéastes qui nous intéresse le plus. C’est difficile de distribuer l’intégrale d’une oeuvre, mais on essaye de balayer une carrière en grande partie, et de travailler en profondeur certaines périodes de son oeuvre.

Préférez-vous dénicher des perles rares ou faire redécouvirir des films déjà connus du public ?

On essaye d’être dans un mix des deux. Cela dépend aussi des cinéastes sur lesquelles on est amenés à travailler, c’est-à-dire de présenter les titres incontournables, avec une forte notoriété mais pas forcément vus, et aussi faire découvrir des perles rares, des films oubliés ou mal-aimés à l’époque, et qui sont réévalués aujourd’hui. On cherche l’équilibre entre les films moins connus et les films connus.

Votre ambition, outre la découverte et la défense du cinéma de patrimoine, ressort-elle aussi d’un but pédagogique ?

Oui. Grâce au travail sur l’histoire du cinema, on a obligatoirement un recul par rapport au film, puisqu’on ne travaille pas dans l’actualité. Notre rapport est pédagogique puisqu’on met en abîme l’oeuvre d’un cinéaste, on la restitue dans son époque, on montre la modernité par rapport à ses thèmes, sa mise en scène, …

Pouvez-vous expliquer le cheminement des copies, de l’acquisition des droits à la publication, en passant par la restauration ?

Il y a toute une chaîne qui amène à la sortie même du film en salle ou en DVD. On débute par l’aspect contractuel, c’est-à-dire l’achat des droits d’un film soit auprès de catalogues, de sociétés de vendeurs internationaux qui mettent à disposition par rapport à tel ou tel  territoire la disponibilité de ce film et la possibilité de l’acheter, soit aussi par des recherches auprès de producteur ou d’ayants droits. Ensuite, selon le type de médias, par exemple pour le cinéma, il faut tirer les copies neuves en 35 mm au laboratoire où se trouve l’inter-négatif, faire venir la copie si elle n’est pas en France, faire le sous-titrage, et surtout les revoir car le défaut de traduction est dommageable dans les films classiques. Apres, suit le travail de communication : la création d’un nouveau visuel d’affiche pour les salles, les documents promotionnels, les partenariats… Concernant le DVD, c’est à peu près le même processus. Un ayant-droit vous met à disposition un master sur lequel on peut être amené à faire des  restaurations sur le son et l’image afin d’obtenir la meilleure qualité. C’est vrai qu’en France on a un niveau d’exigence qui est plus élevé que dans d’autres pays ! Mais de toute manière, Carlotta Film privilégie la qualité à tout niveau. Ensuite, il y a le packaging, le travail des bonus, la création de documentaires, d’ interviews, des analyses… On essaye d’être dans une variété de documents.

Recevez-vous des aides du CNC ou de la Cinémathèque pour les recherches de vos bonus ?

On est en lien avec des archives françaises, des cinémathèques mondiales pour la recherche de bandes-annonce d’époque, de documents d’archives, de scènes coupées qui ne seraient plus en possession de l’ayant droit. Par exemple, on a travaillé avec la Cinémathèque de Bologne mais aussi avec des chaînes de TV car il existait, à une époque, des émissions intéressantes comme Ciné Cinema. L’ INA bénéfice également d’une base de données fructueuse qui nous aide.

L’obtention d’une copie est-elle plus difficile aujourd’hui qu’il y a 10 ans ? Le marché du patrimoine cinématographique a-t-il évolué ?

Non. Je dirais que la restauration a évolué.  Aujourd’ hui, elle se fait en numérique, beaucoup moins en chimique. Ce qui veut dire qu’il y a beaucoup de films restaurés numériquement pour la télévision et pour le DVD, mais pour lesquels vous ne pouvez pas tirer de copies 35 mm parce qu’il n y a pas eu de reports sur supports physiques et chimiques. Donc vous pouvez avoir un film superbement restauré qui va sortir en DVD, mais pour le faire exister en salle, on n’aura pas accès à ces éléments. Finalement, l’évolution liée à la technologie réduit la disponibilité et le choix d’un plus large catalogue. Rares sont les restaurations faites sur les deux supports. Exception faite pour Berlin Alexanderplatz de Fassbinder, qui est hors norme. La restauration s’est effectuée en HD, puis il y a eu un report en 35 mm, ce qui nous a permis de l’éditer en condition cinema, en 35 mm, à partir du même élément et de la même approche qualitative.

Pourquoi n’éditez-vous pas ou très peu de cinéma français ?

Etant un distributeur français en France, on a moins accès à des titres français car ils sont directement gérés par les sociétés qui les ont produits, de Gaumont à Pathé en passant par Canal, qui ont des catalogues énormes. En revanche, on peut avoir accès, paradoxalement, à de grands classiques américains, italiens, car ils ne sont plus représentés en France. A l’inverse, les éditeurs américains peuvent se permettre d’éditer les Godard, Truffaut….Donc ce n’est pas une absence d’envie de travailler sur le cinéma français, mais plus pour des questions d’accessibilité aux oeuvres.

L’économie de marché en crise

Face au téléchargement, à la baisse des ventes et à l’évolution du support DVD (comme l’arrivée concurrente de la VOD), votre société de distribution a-t-elle changé de politique pour y remédier ?  Subissez-vous l’évolution du marché ?

Subir, je ne pense pas, mais on est attentif à l’ évolution du marché et des médias. Je pense que notre travail exclusivement ciblé sur le patrimoine nous permet d’être en marge du marché, de l’actualité des blockbusters… Quand le marché était très fort, on était plus faible,  et à l’inverse on subit moins le contre-coup. Travailler en marge, en faisant ce travail de fond sur la cinéphilie et en étant très attentifs à notre ligne éditoriale et sur l’aspect qualitatif, nous a permis de fidéliser un public.  Concernant la VOD, on peut constater qu’il n’y a pas vraiment d’espaces ni de plateformes sur lesquels on pourrait affirmer notre identité. La VOD ne remplace pas le DVD mais est un véritable complément et serait plus proche de l’aspect locatif que de l’achat, qui nous correspond d’ailleurs. On n’est pas sur le même rapport de consommation.

Vous avez deux activités : la distribution en salle et en DVD. Existe-t-il une différence entre ces deux activités du point de vue éditorial ?

C’est tout simplement lié à l’acquisition des droits. Cela dépend de leur obtention, si on a l’ensemble, ou que le ciné ou le DVD. Par contre, on essaye, par envie, de travailler aussi bien le dvd que le cinéma sur le même titre. C’est vraiment au cas par cas.

Concernant votre public, vous avez gagné en 10 ans, je suppose, un cercle de fidèles, mais votre ambition est-elle aussi d’élargir au plus grand nombre votre catalogue ?

C’est ce qu’on a toujours voulu faire. Après, il y a des films qui se prêtent plus ou moins à un élargissement de la cinéphile. on a toujours été dans une approche d’extension, essayer de rendre accessibles à un large public nos sorties. On ne peut pas, même financièrement, s’adresser à un cercle restreint de cinéphiles purs et durs. Et le plus intéressant est de faire découvrir à différents types de publics et générations, et surtout de les amener a en découvrir d’autres. C’est toujours difficile à estimer, mais notre souhait est d’élargir le plus possible. Par exemple, lorsqu’on sort un film des Monty Python, on a un potentiel plus large, au contraire d’un film d’Ozu. A chaque sortie, on jauge et on enquête sur la cible concernée. Transmettre la cinéphilie et amener le public à une découverte spontanée de films et de cinéastes permet de renouveler la cinéphilie et des générations de cinéphiles.

Le cinéma contemporain et l’actualité Carlotta

Quel est votre regard sur le cinema actuel ?

Aujourd hui, on est plus dans une période de recyclage et de « revisite » de l’histoire du cinéma. Un des plus beaux symboles est Brian de Palma. Il reviste la matière cinema, cela ne signifie pourtant pas une pale imitation mais revisiter les genres et apporter une véritable modernité.

Pensez vous y déceler un film qui requiert les qualités ou critères que vous souhaiteriez voir entrer dans votre catalogue ?

Dès le début, notre souhait, qui nous a permis de nous démarquer, fut d’éditer des films d’ un patrimoine plus récent, des années 70-80. On a sorti, par exemple, Blue Velvet, Usual Suspect… D’ailleurs, notre catalogue comprend des films de cinéastes contemporains, je pense à Dead Zone, de Cronenberg. Ce rapport plus proche, en terme de notion temporelle, pour le film de patrimoine fut aussi un moyen de toucher un public plus large qui suit l’actualité de ces cinéastes toujours présents.

 

Dans une interview, Martin Scorsese avait cité Peter Bogdanovich en disant qu’il n’existait pas de vieux films mais seulement des films qu’on a vus ou pas vus. Qu’en pensez vous ?

Déjà je ne supporte pas  l’expression « vieux films ». Je prends toujours l’exemple de Truffaut qui disait : « Est ce qu’on dit qu’on lit un vieux livre ou qu’on regarde un vieux tableau ? ».  Je trouve que c’est la plus belle définition. Cette notion assez péjorative est peu appréciable. Se replonger dans un film des années 20, comme LAurore, c’est aussi  se replonger dans le cinéma contemporain, idem pour Douglas Sirk et Fassbinder. Leurs films, d’une grande richesse, ont inspiré d’autres cinéastes actuels, comme Tood Haynes pour Loin du Paradis. Ce qui nous importe c’est de ne pas être dans le côté poussièueux, mais de montrer à quel point un film du patrimoine est actuel aussi bien par sa mise en scène, ses comédiens. Notre but est de montrer les filiations avec aujourd hui.

Pour finir, pouvez vous nous parler des manifestations à l’occasion des 10 ans de Carlotta ?

Concernant le cinéma, on organise une grande rétrospective à partir du 1er octobre au cinéma Le Champo, à Paris, avec une trentaine-quarantaine de films. C’est un programme représentatif de notre catalogue. En clin d’oeil, on ressort Fenêtre sur Cour de Hitckcock. Concernant le DVD, il y a trois temps. D’abord, la sortie d’un coffret collector limité spécial 10 ans, dans lequel on a choisi 10 films, un éventail large et varié. Il y a aussi un livre qui revient sur les sorties salles et DVD avec à l’appui textes, témoignages, photos. Puis on fait nos premiers pas dans le Blu-Ray avec Casanova de Fellini et  One plus One/Sympathy for the Devil de Godard avec les Rolling Stones. Cela permet de développer le cinéma de patrimoine dans le secteur du Blu-ray. Enfin, on ressort une vingtaine de films au prix de 14,90 euros.

Renseignements :  www.carlottafilms.com


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