DVD Salman Rushdie, l’Inde imaginaire

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Ici, Salman Rushdie revient sur son enfance à Bombay, sur ses débuts, sur son art. Ce documentaire, passionnant, s’avère idéal pour aborder l´oeuvre – parfois jugée complexe – de l’écrivain d’origine indienne.

L’entretien filmé d’un grand écrivain est un exercice difficile et rare. Rare parce que les représentants vivants dignes de la dénomination de "grand écrivain" ne courent pas les rues et difficile car la littérature – art majeur par excellence – demande de l’attention, du temps, de s’être imprégné des livres, de son sujet. L’interviewer doit essayer de mettre à jour la subtilité de l’œuvre, de l’univers de l’auteur, son unicité et au-delà, son universalité. A cet égard les entretiens de Bernard Pivot avec des géants, comme Marguerite Yourcenar ou Alexandre Soljenitsyne font figure de véritables chefs-d’œuvre en la matière.

Dans Salman Rushdie, L’Inde Imaginaire, Elisa Mantin relève parfaitement le défi de l’exercice et nous pouvons affirmer d’emblée que ce film se revéle être un document exceptionnel pour accéder à l’œuvre de Rushdie mais aussi à la personnalité de celui qui fût « le premier otage international d’un monde globalisé », du fait de la fatwa prononcée à son encontre par l’ayatollah Khomeiny en 1989.

Manifestement avec peu de moyens, Elisa Mantin, – auteur d’un précédent film avec Rushdie en 1999 pour « un siècle d’écrivain » – , réussit dans ce documentaire le tour de force de nous restituer la couleur de l’œuvre de l’écrivain indien. Pour cela, l’entretien est scandé d’images de Bombay, la ville natale de Rushdie, car ne nous méprenons pas, l’Inde Imaginaire de Salman Rushdie (pour le film en tout cas) tient uniquement dans cette mégalopole, une Babel, sur bien des aspects comparables à New York – autre cité d’élection de l’écrivain. Rushdie avoue le rôle fondamental qu’a eu Bombay dans l’édification de son œuvre, comme « d’une vraie mine d’or dans son jardin ». Il devise sur son enfance, privilégiée, « musulmane dans le sens culturel du terme plus que religieux ». Salman observait tout, regardait tout, déclare un de ses amis d’enfance. Une séquence remarquable nous emmène au sein de Cathedral School, un des plus anciens et prestigieux collège de Bombay, dont Rushdie fût l’élève. Et l’écrivain d’insister sur la multiplicité des langues parlées dans son enfance. Il affirme avoir « grandi dans une relation de jeu avec les langues » et de témoigner que cet encouragement à cette liberté linguistique a façonné son style.

Dans un développement particulièrement intéressant Rushdie établit une relation étroite entre l’Inde et son œuvre. Un questionnement essentiel a tenaillé l’écrivain à ses débuts : en somme, comment traduire l’âme indienne, la profusion des langages, mais aussi « l’intimité qui n’existe pas en Inde », dans un roman en anglais ? Le style foisonnant (d’aucuns diraient baroque) de l’écrivain est le dispositif artistique qu’a installé le jeune romancier pour résoudre ce défi littéraire. Rushdie explique : « j’ai choisi de raconter trop d’histoires, de surcharger mon récit volontairement en prenant le parti de l’excès. L’excès d’événements, de personnages, d’émotions. Que le récit central se fasse sa voie parmi la multitude. »

L’entretien culmine avec l’évocation de la fatwa (1989) prononcée par l’Iran à l’encontre de Salman Rushdie en représailles à la publication des Versets sataniques. L’homme sous une menace d’exécution permanente a été contraint de se terrer comme un animal traqué durant plus de dix ans. Cette condamnation à mort pour le simple fait d’avoir écrit un livre fût sûrement une épreuve effrayante pour l’homme au-delà de ce que l’on peut imaginer, mais cet aspect de l’existence du romancier est ici peu évoqué pour laisser la place à ses réflexions d’ordre général et contemporaines dressées à partir de cette expérience quasi unique. Ainsi pour Rushdie, de nos jours, le romancier est en danger. Curieusement, il est plus menacé en tant que personne physique que ne l’est son œuvre qui, elle, finit par survivre à toutes les dictatures, tous les pouvoirs. L’écrivain avoue n’avoir pas vu venir la renaissance des obscurantismes religieux en ce début de siècle. Cela démontre bien le caractère imprévisible de l’Histoire car le baby-boomer qu’il est, jamais ne se serait douté lorqu’il avait vingt ans à Londres, en plein summer of love (sic), que tout cela adviendrait.

Toujours à Bombay, une séquence magnifique éclaire de toute sa beauté le film d’Elisa Martin. Des fillettes – probablement des mendiantes – dressent dans la rue une corde de funambule et la plus petite des deux, munie de son balancier, d’exécuter son exercice périlleux. Évocation de la fragilité de l’existence ou analogie merveilleuse de l’art de l’écrivain, sans cesse menacé, toujours est-il que cette scène dans toute sa simplicité s’impose comme un résumé parfait de ce séduisant petit film.

Bonus

Interview de Salman Rushdie
De larges extraits d’un grand entretien mené par Elisa Mantin pour son précédent film "Un siècle d’écrivain" tourné en 1999. 30 mn

Interview
Issu de l’oeuvre principale susvisée, non utilisé pour le film – 10 mn.


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