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DVD « Je veux voir »

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Si « Je veux voir » comble à lui seul par sa fluidité audio-visuelle, son singulier impact esthétique, cette édition DVD chez Shellac brille par des bonus le prolongeant idéalement.

C’est vrai qu’il y a de quoi voir, dans ce « petit » film (petit de taille – 75 minutes montre en main – mais pas d’envergure). Surtout, outre le pur plaisir audiovisuel que demeure la seule vision du film, doit être martelée la grâce de voir naître semblable aventure aux yeux d’une des plus grandes figures du cinéma moderne. Les mots du titre sont les siens, tout du moins ceux que les deux réalisateurs de Je veux voir font d’emblée sortir de sa bouche (pardonnez l’inélégance du terme… mais il serait difficile d’évoquer le point de départ de cette escapade moins littéralement). C’est parce que le personnage que joue ici Deneuve est d’emblée présenté comme Deneuve, ni plus ni moins, que le projet du film ainsi que sa concrétisation trouvent raison d’être et singularité. Je veux voir ne se veut surtout pas un documentaire sur une icône française s’adonnant au tourisme près des décombres du Beyrouth post guerre de 2006. Plutôt l’œuvre d’une appréhension transversale de cette réalité, de la semi-fiction naissant du regard de cette icône sur un réel quasi hermétique à son prestige.

                                                                                                    

La séduction du second long métrage de Joana Hadjithomas et Khalil Joreige a ainsi pour objet le hiatus entre l’éternelle appartenance de la figure de Deneuve à la mythologie du cinéma, préservée même au bord du plus grand danger (la déroutante séquence du terrain miné) et la pleine existence, in et off de la parfaite antithèse de cette mythologie. Tout ce que voit Deneuve l’actrice/le personnage, bien que s’adaptant sans résistance ni douleur au corps artistique du film, à l’instar par exemple de la Terre sans pain d’un Bunuel, brille surtout de s’affirmer par son consentement même comme l’autre absolu de l’artistique. C’est pour cette raison également, outre celle de la transparence du dispositif de ce film, que l’apparentement au documentaire s’avèrerait problématique : là où le documentaire tire sa spécificité d’une forme de contrat de confiance muet entre filmeur et filmé, imprégnant toute image (un documentaire reste une certaine « vision » sur un monde, un réel préexistant à sa saisie), Je veux voir ne laisse à aucun instant s’insinuer le moindre doute quant à l’écart absolu entre ce qu’il enregistre et ce qu’il crée.

                                                                                                     

Le film rejoindrait de ce fait quelques autres mutants du paradoxe vrai/faux (Close-up de Kiarostami, Dans la chambre de Vanda de Pedro Costa, Xiao Wu, artisan pickpocket de Jia Zhang ke…) pour lesquels l’état du monde ne se révèlerait jamais aussi bien que dans la dissémination de petites mascarades dans la chair et le sang même du réel. Ainsi se révèle au fur et à mesure de la vision de ces films, comme de ce Je veux voir, l’intuition d’une interdépendance originelle entre la vie et sa représentation, d’une commune mesure. Le sourire final – irrésistible – de Deneuve à Rabih Mroué, l’acteur qui joua tout du long le rôle de son chauffeur, déroute alors doublement. S’y lit à la fois la « signature » du film – interpellation moderne du spectateur, équivalente au regard caméra de la Monika de Bergman – et la preuve qu’une aventure a bien eu lieu. Celle, toujours riche de perspectives et de propositions conceptuelles et figuratives de l’art qui la vit « naître » à nos yeux et progressivement mûrir. Mais plus simplement encore celle d’un certain regard, pudique mais bien actuel, sur l’état d’une terre au fond tellement supérieure à toute compassion, résistante par sa seule prédisposition à se laisser voir sans rougir.

Bonus

Voir et revoir le film pourrait suffire à notre bonheur, mais ce n’est bien sûr pas une raison de se priver des deux entretiens (l’un vidéo, pour l’ACRIF, l’autre audio, tiré de l’émission L’Avventura de Laure Adler) avec les cinéastes – dont la parole qui nous fut accordée ici même, lors de la sortie du film, demeure encore l’un des plus beaux joyaux de notre jeune histoire. Pour les amoureux de Deneuve, ses impressions sur le tournage, l’expérience singulière que fut pour elle sa participation à Je veux voir lors d’une conférence de presse à Beyrouth.

DVD édité chez Shellac. Dans les bacs le 24 mars 2010.

Titre original : Je veux voir

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